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jeudi 9 mai 2013

Joriandre Carpe Noctem chapitre 2


Voilà en avant-goût le deuxième chapitre de mon roman. Bonne lecture !


Chapitre 2

Mon père essaya de s'opposer au soldat, mais c'était inutile. J'avais tellement peur qu'il en vienne aux mains pour me défendre que je me suis interposée entre eux.
« Ça suffit, père. Je suis sûre que je ne risque rien. Je n’ai rien fait de mal. Je vais le suivre. »
Je le regardais avec un air brave mais au fond de moi-même, je n’étais pas à l’aise. Je me demandais ce que j’avais pu faire pour qu’un garde royal se déplace pour moi mais un ordre était un ordre pour le soldat et même si je ne m'étais rendue coupable d'aucun crime, je n'avais pas le choix. Si je ne le suivais pas, j’avais peur qu’il emmène toute ma famille et dans un sens, je ne me sentais pas menacée du tout par cet officier.
J'ai donc embrassé mon père et je l'ai rassuré comme je pouvais. J'ai fait quelques recommandations aux enfants et j'ai suivi le soldat à l'extérieur.
En silence, il m'a aidée à grimper sur son cheval, m'a mis un manteau sur les épaules avant de s’installer derrière moi et nous nous sommes éloignés lentement. C'était la première fois que je montais à cheval et je peux vous assurer que je n’en menais pas large. C'est alors que le garde commença à me parler et me rassura.
«  Eh bien, il a l'air coriace ton père ! J’ai bien pensé que je devrais utiliser la force pour t’amener dehors. Je m'appelle Hadrien et je suis l'oncle de Philippe. N’aie pas peur, je t’emmène chez lui, tu es conviée d’une certaine manière à son anniversaire. »
Nous avons discuté tout le long du trajet. Il était en fait le jeune frère du père de Philippe. En y regardant de plus près, je me suis aperçue que l'oncle et le neveu avaient quelques points communs et je retrouvais des traits de Philippe chez lui. Ils avaient ce même sourire amical et chaleureux qui mettait les gens tout de suite à l'aise et les même yeux. Par contre il avait les cheveux blonds foncés et bouclés qui lui donnaient un air angélique mais je suis certaine que sur un champ de bataille, il était loin de l’être.
Il m'a expliqué que toute cette mise en scène pour m'amener chez mon ami était due au fait que Philippe était interdit de sortie vu qu’il était censé fêter son anniversaire au château de Suresnes et sa mère ne voulait pas le laisser venir me chercher. Elle ne savait pas que son fils avait une amie qui faisait partie de ma classe sociale. Elle avait vaguement entendu que Philippe voulait voir quelqu’un du petit peuple pour son anniversaire et avait envoyé Hadrien pour être sûre que je ne rentre pas par la porte principale. Sur le moment, je n’ai pas compris moi-même pourquoi il voulait me voir chez lui alors que je me souvenais très bien le regard de dédain que sa mère m’avait lancé la première fois que je l’avais vue. Pour elle, nous étions tous des voleurs, des moins que rien. Ça se voyait comme le nez au milieu de la figure. Hadrien, lui, par contre se fichait pas mal de savoir d'où les gens venaient. Nous étions tous égaux à ses yeux. Et il m'a avoué qu'il connaissait des gens de la noblesse qui étaient parfois bien plus fourbes et vicieux que le pire des bandits du peuple. La différence, c'était que le pauvre petit criminel était exécuté et que le noble était dans certains cas blâmé pour sa faute et parfois enfermé un moment à la Bastille. C'était plutôt rare qu'il se fasse condamner à mort et même dans ces cas-là, il avait encore un régime de faveur. La décapitation à la hache à la place d'une pendaison, d'un écartèlement ou d'un petit tour de roue.

Nous avons quitté le centre de Paris et nous nous sommes engagés dans la campagne avoisinante de Suresnes. Au bout de cinq minutes, une immense bâtisse s'est imposée à nous. Nous nous sommes arrêtés. C'était une immense maison. Les façades étaient dans le style de Versailles mais en plus petit bien sûr, le tout entouré de terres, de prairies et d'arbres. C’était un endroit magnifique, calme et enchanteur.
Hadrien est descendu de cheval et m’a tendu les bras pour m’aider à regagner la terre ferme. Il était galant même avec quelqu’un comme moi et j’en étais ravie. Il m’a attrapé la main et m’a dirigée vers l’arrière de la bâtisse. Mon ami m'attendait impatiemment vu le sourire qui parcourut son visage quand il m’aperçut. Il m'a accueillie chaleureusement et m'a fait rentrer. J’étais glacée après avoir traversé Paris à cheval. La température dehors devait avoisiner les     - 10°C.  Philippe a tout de suite remarqué que je claquais un peu des dents et m’a dirigée vers ce que je suppose était la cuisine car il y avait une grande table au milieu de la pièce et tout un tas de marmites, de casseroles et d’accessoires pour cuisiner étaient soigneusement rangés dans un coin. Il a tiré deux chaises et les a installées juste à côté de l’immense cheminée qui décorait une des extrémités de la cuisine. Il m’a invitée à m’asseoir. Les flammes qui dansaient dans l’âtre me réchauffaient et je me sentais attirée par cette douce chaleur. Je me suis aperçue que j’avais été distraite lorsque Philippe se racla la gorge pour attirer mon attention. Il m'expliqua alors la raison de  ma présence chez lui.
« Tu m'as dit, il y a quelques temps que tu cherchais un travail pas trop mal payé. Eh bien, je t'en ai trouvé un, Jori, grâce à mon anniversaire. Comme mes parents ne pouvaient rien me refuser, je leur ai dit que je voulais une femme de chambre pour moi seul et que je l'avais déjà choisie. J'espère que tu es d'accord. Je leur ai dit que tu étais hautement qualifiée pour le travail et que j’avais toute confiance en toi. Tu te rends compte, je n'aurai même plus besoin de prétextes pour te rejoindre. On se verra tous les jours et ta famille sera à l’abri. Tu seras payée et en même temps tu seras logée et nourrie.»
J'allais ouvrir la bouche pour protester au moment où sa mère entra dans la pièce. Cela faisait plusieurs années que je ne l'avais pas vue, mais elle avait toujours l'air aussi sévère, aussi hautaine. En son for intérieur, elle pensait: «Moi, je suis Comtesse et vous, vous n'êtes que de la merde » et elle l’affichait sur son visage. Ce genre de personne m'exaspérait. Elle était un vrai livre ouvert.
« Alors, mon fils, avez-vous déjà donné vos ordres à votre nouveau jouet ?
-    Juste le nécessaire, Mère. Elle devra obéir à mes ordres, et seulement les miens, pas les vôtres. Elle est à moi. Encore une chose, Mère, vous ne la punirez jamais, ce sera mon privilège. Puis-je maintenant continuer ma discussion en privé avec la jeune demoiselle afin qu'elle sache ce que j'attends d'elle ?
-    Vous continuerez plus tard, les invités vous attendent.
-    Vous n’avez qu’à leur dire que je suis indisposé, de toute façon, ce ne sont pas mes invités mais les vôtres. Et je n’ai franchement pas envie de les honorer de ma présence, donc si vous voulez bien me laisser, mère ! »
J’étais étonnée de la manière dont il tenait tête à sa mère et le plus amusant, c’est que sa chère maman tourna les talons et partit l'air froissée.
Je me suis tournée vers lui afin de continuer notre discussion car même ce petit incident n’arrivait pas à diminuer la colère que je ressentais.
« Il n'est pas question que je serve de jouet, ni à toi, ni à personne d'autre. Je ne suis pas un objet dont on peut disposer à sa guise. Je suis un être humain au cas où tu ne l’aurais pas remarqué.
J’étais vraiment exaspérée. Comment pouvait-il me traiter de la sorte ?
-    Ne t'occupe pas de ce que ma mère raconte. Tu ne seras jamais un jouet pour moi, tu le sais bien. Je t'aime trop pour ça. Tu es ma meilleure et ma seule amie. J’ai juste un autre très bon ami masculin mais j’ai tellement envie d’être toujours avec toi, il n’y a qu’avec toi que je me sente si bien et que je peux être moi-même,  je pensais que ça pourrait être amusant d’être à deux sans devoir se cacher de ma famille. Imagine tous les bons moments qu’on pourrait passer et tout ce que je pourrais t’apprendre avec tout ce qu’il y a ici. Je pense sérieusement que tu devrais y réfléchir mais tu es libre de ton choix. Si tu veux refuser, tu peux. Je ne t’en tiendrai pas rigueur.
-    Tu aurais dû me prévenir surtout. Mon père était très inquiet et moi j’aurais pu me préparer psychologiquement à une rencontre avec ta mère.
-    Tu as raison, je m’excuse. C’est vrai que lorsqu’on n’a pas l’habitude, elle est assez effrayante » me dit-il avec un clin d’œil.
Et il se mit à rire. Comment pourrais-je lui en vouloir ?

Il m'expliqua dans les grandes lignes le travail que je devrais accomplir: laver son linge, ranger ses appartements, et l'accompagner quand il me le demanderait. Il me promit que nous irions ensemble voir mon père pour lui porter de l'argent. J'ai donc finalement accepté. Il sauta de joie et me prit dans ses bras.
« Je suis tellement content que tu aies accepté, c’est le plus beau cadeau que tu pouvais me faire. »
Il me redéposa, me prit par la main et me montra toute sa maison en évitant la grande salle où étaient rassemblés tous les nobles que sa mère avait invités.
Sa chambre était immense et très bien décorée. Un lit à baldaquin en chêne recouvert de draps rouges et d’une peau de bête trônait au centre de la pièce. Des bougeoirs en cristal ornaient les plafonds. Une immense cheminée allumée se situait face au pied du lit. Elle dispensait de la lumière et de la chaleur.
Quand il a ouvert la porte de la salle d'étude, je suis restée en extase devant elle. Deux immenses bibliothèques de quatre mètres de long couvraient les murs latéraux, tandis qu’un secrétaire à cylindre était installé contre le mur du fond près de la fenêtre. C'était la première fois que je voyais autant de livres en même temps.
« Tu pourras en lire autant que tu veux. Cette pièce t'est toujours ouverte, tu viens te servir quand tu en as envie. Pas besoin de demander la permission. Je sais que tu adores lire et comme ça quand je ne serai pas là, tu as de quoi passer le temps. C’est un excellent moyen de travailler sur ce que tu as appris avec moi. De plus, voici la clé du secrétaire, si jamais tu veux écrire, tu trouveras tout ce dont tu as besoin » me dit-il en me tendant une petite clé de bronze.
Nous nous sommes ensuite dirigés vers ce qu'il appelait la salle de jeux. C'était une pièce pleine d'épées et de fusils. Je l'aurais plutôt appelée la salle d'armes mais Philippe m'a expliqué que lorsqu'il était enfant, c'était là qu'il jouait. En plus, au centre de la pièce il y avait un énorme billard. Il avait appris avec son oncle à se servir de toutes les armes de la pièce et il en était très fier. Au ton de sa voix, je savais qu’il avait énormément d’admiration et d’affection pour Hadrien.

Ensuite, il m'emmena visiter mes propres appartements. MES appartements ? Avais-je bien entendu ? Je n’avais pas vraiment fait attention sur le fait que je resterais tout le temps avec lui dans son petit château. J’allais devoir quitter ma maison. Je m’arrêtais net. S’apercevant que je ne le suivais pas, Philippe se retourna vers moi.
« Quelque chose ne va pas, Jori ?
-    Non, ça va. Je viens juste de penser que j’allais quitter ma famille en quelque sorte.
-    Ne t’inquiète pas, on ira la voir souvent. Je ne vais pas t’enfermer dans une des tours du château, me dit-il en rigolant. Bien que l’idée soit assez attrayante. »
Je lui donnai une claque sur l’épaule.
« Ce n’est pas marrant ! »

Ma chambre était plutôt banale, mais tellement grande par rapport à celle que je partageais avec mes frères et sœurs. Et elle était pour moi toute seule. Le lit aussi était immense, on pouvait dormir à deux dedans, moi qui étais habituée à une paillasse au ras du sol, ça allait me changer. J’avais même une petite commode pour ranger mes affaires personnelles. Mais bon, je ne possédais que des vêtements donc j’aurais vite fait de tout déménager.
Pendant que j’admirais la pièce, Philippe frôla mon oreille avec sa bouche et me chuchota : « Tu pourras décorer cette pièce comme tu en as envie, si tu veux quoi que ce soit comme draps, tapisseries, dis-le moi et je te les offrirai. »
Je me suis retournée pour le regarder ébahie, je n’arrivais pas à croire ce que je venais d’entendre.

Après avoir parcouru pratiquement toute la maison, il me montra les écuries et l'étendue de terrain qui leur appartenait. On aurait encore pu construire quelques maisons comme la leur sur cette étendue. Il m'a expliqué ensuite que pendant une quinzaine de jours, nous aurions l'occasion de nous voir sans arrêt mais qu'après cette période, il commencerait sa formation de garde royal. En fait, il aurait un précepteur qui lui donnerait ses leçons à domicile mais il aurait moins de temps à me consacrer. En plus, il devrait parfois s'absenter de la journée. Quand nous avons eu fini de faire le tour de la propriété, il me prit par la main et m'emmena dans une pièce où trônait au centre une table couverte de tissus différents et de matériel de couture.
« Attends-moi  là, m'a-t-il dit, je reviens tout de suite. »
Il est revenu cinq minutes plus tard accompagné d'une jeune femme qui n'avait pas beaucoup plus de 20 ans. C'était la couturière de la maison. J’étais ébahie, ils avaient même quelqu’un pour leur fabriquer leurs vêtements. Ceci dit, elle ne travaillait pas qu’à cela, elle aidait aussi pour toutes les autres tâches ménagères.
Philippe lui a demandé de me faire de plus beaux vêtements et surtout plus chauds que ceux que je portais. Ensuite, il m'a dit de le rejoindre à l'écurie et a posé près de moi un manteau pour que je ne prenne pas froid. Il m’a laissée seule avec elle.
La couturière qui s'appelait Catherine avait des cheveux bruns jusqu’à l’épaule et des yeux vert foncé. Elle avait à peu près ma taille et avait des formes généreuses. Elle m’a demandé de me déshabiller pour pouvoir prendre mes mesures. J’étais un peu gênée, c’était la première fois que j’allais ôter mes vêtements devant une pure étrangère. Elle s’en est aperçue et a toute de suite essayé de me rassurer et de me mettre à l’aise en m’expliquant qu’elle avait l’habitude et avait déjà vu tous les membres de cette maison dans leur tenue d’Adam ou d’Eve. Elle m'a demandé quelle couleur je voulais pour mes robes. J'ai donc choisi d'en avoir une bleue et une brune pour commencer. Elle avait un sourire magnifique et semblait si gentille. Je sentais qu’on s’entendrait bien toutes les deux. Elle s'est mise tout de suite au travail et je suis sortie rejoindre Philippe.

Dans l'écurie, il y avait une quinzaine de chevaux plus magnifiques les uns que les autres. Je ne m’étais jamais approchée de tant d’animaux.  Mon ami m'a demandé de choisir celui qui me plaisait le plus.
Ils étaient tous si beaux que j'ai eu beaucoup de mal à me décider. J'ai finalement choisi un étalon qui possédait une superbe robe noire et sa crinière était de la même couleur. Je me suis approchée de lui et je lui ai tendu la main. Il a reniflé mes doigts avant de les lécher. Il était adorable.
Philippe a attrapé une selle et l’a attachée autour de l’abdomen de l’animal.
« C'est ton cheval. Je t'en fais cadeau et en prime, je t’apprendrai à le monter. »
J'étais si heureuse que je lui ai embrassé la joue et je me suis aperçue à ce moment que j'avais eu un geste déplacé envers mon « maître ». C’était la première fois que ma bouche entrait en contact avec sa peau, elle était douce et sentait un mélange d’épices, je n’avais qu’une envie, celle de recommencer aussi vite.
« Je suis désolée mais je suis si contente que je n'ai pas pu me retenir.
-    Ce n'est pas grave, me répondit-il un sourire aux lèvres, tu peux recommencer quand tu veux. 
-    D’accord.
Et je me suis à nouveau penchée vers lui pour lui embrasser la joue. Avant de le toucher, je l’ai regardé dans les yeux.
« Joyeux anniversaire Philippe ! »
Mes lèvres allaient toucher sa joue quand soudainement il tourna la tête et elles entrèrent en contact avec sa bouche. Ses lèvres étaient si douces mais fermes, je n’avais pas envie de rompre le contact mais j’avais peur que quelqu’un nous aperçoive et puis je ne pense pas que sa mère aurait apprécié, elle nous aurait tués. Je me suis finalement reculée et je l’ai regardé avec un petit air choqué. Lui me regardait avec un sourire ravi.
« Je suis désolé Joriandre, mais l’occasion était trop belle. Ne boude pas s’il te plaît ! »
Je n’osais pas lui avouer que j’avais adoré sentir sa bouche sur la mienne.
« C’était vraiment un magnifique cadeau d’anniversaire » rajouta-t-il.

Il est ensuite monté sur le dos du cheval et s’est penché pour m’attraper et m’installer entre ses bras, en amazone. Il m’a pris les mains et les a liées autour de sa taille. Cela me faisait un drôle d'effet de le serrer comme ça. Un sentiment de bien-être m'envahissait. Je me suis blottie contre lui, il sentait le tissu fraichement lavé, le savon et son corps avait une odeur particulière qui n’était qu’à lui et que j’adorais. Ma tête était posée contre sa poitrine, je pouvais deviner ses muscles sous ma joue. J’entendais les battements de son cœur. J’étais heureuse d’être avec lui. Il m'a annoncé qu'on allait rassurer mon père et lui donner une petite avance sur mon salaire.
Nous sommes donc repartis à cheval en direction de Paris. Le froid était beaucoup plus supportable avec un manteau en laine et son corps qui me protégeait du vent. Nous nous sommes arrêtés juste en face de ma maison.
Les deux aînés parmi les garçons, Emilien et Jean, s'amusaient dehors avec les jeunes enfants du voisin. Ils se couraient l’un après l’autre, ce qui les empêchait d’avoir trop froid. Quand ils m'ont vue, ils se sont précipités sur nous et Emilien s'est jeté dans mes bras.

«  Je savais qu'ils te relâcheraient. Tu es incapable de faire quoi que ce soit de mal. Tu ne vas plus repartir maintenant ? Hein, Jori ?
-    Je suis désolée, Emilien. Mais je ne suis que de passage. Je suis juste venue  vous voir un peu et puis je repars. »
Nous sommes rentrés et j'ai demandé à toute ma petite tribu de s'asseoir à table. Il n'y avait que six chaises mais tout le monde s'est installé comme il pouvait. Mon père s'était assis au bout de la table, face à moi. Emilie était sur les genoux de son jumeau Emilien. A côté d'eux, Marie tenait la petite dernière : Jeanne. Jean et Louis étaient assis bien sagement, quant à Paul et Antoine, ils se disputaient la dernière chaise. Philippe se tenait à mes côtés. Finalement, lorsque chacun a trouvé sa place, j'ai pu expliquer le but de ma visite.

J'ai annoncé à mon père que j'avais trouvé du travail chez mon ami et que l'argent que je gagnerais leur permettrait de vivre plus aisément. Je sentais une petite réticence chez lui et effectivement, il me demanda si ce n'était pas un travail dégradant et humiliant. Je l'ai rassuré en lui disant que je serais tout simplement la femme de chambre de Philippe. Mon père prit un air effrayé mais Philippe prit la parole avant qu’il ait eu le temps de dire quoi que ce soit.
« Ne vous inquiétez pas Monsieur, c’est un travail tout ce qu’il y a de plus honnête. Je ne vais pas la prostituer ni abuser d’elle. »
Seulement alors, je compris le pourquoi de cette discussion. Femme de chambre. Mon père pensait que Philippe allait m’utiliser de manière honteuse. Le rouge me monta aux joues, comment pouvait-il penser ça ? Philippe lui expliqua que j’aurais une chambre pour moi. Pour le rassurer, j’ai promis à mon père de venir le voir au moins une fois par mois et d'envoyer quelqu’un lui porter de l'argent chaque semaine. Ensuite je leur ai dit au revoir et j'ai expliqué à Marie qu'elle prenait ma place à la maison. Elle devrait accomplir toutes les tâches ménagères dont je m'occupais avant et surtout prendre bien soin de nos frères et sœurs. Elle a accepté et m’a promis que je serais fière d’elle. J’étais tellement heureuse de savoir qu’ils vivraient mieux et que quelqu’un continuerait à prendre soin d’eux à ma place. Je me sentais le cœur léger.

Nous avons alors repris la direction de la campagne. Il était à peine huit heures et il faisait nuit noire. Quand nous sommes arrivés, Philippe m'a aidée à descendre et m'a dit qu'on allait prendre notre repas. Apparemment tous les invités de Madame La Comtesse étaient rentrés chez eux car la maison était très calme. Nous nous sommes dirigés vers la salle à manger. Je l'ai attrapé par la manche de sa chemise.
« Tu ne comptes quand même pas me faire manger avec tes parents ?  Je te signale que je suis une domestique et que je dois manger à la cuisine avec les autres.
-    Il n'en est pas question, me répondit-il, je veux que tu prennes ton repas à ma table et si ça ne leur plaît pas, je m’en fiche complètement ! »
Je ne sais pas pourquoi mais je sentais que le ton allait monter entre Philippe et ses parents. Il était parfois très têtu.
Il poussa la porte et nous nous sommes retrouvés devant ses parents qui étaient attablés et qui n'attendaient plus que leur fils.
« Est-ce que nous pourrions savoir ce que cette jeune fille fait ici ? Ce n’est pas son tour de servir le dîner, lança sèchement sa mère.
-    Servir votre dîner n’est pas dans ses attributions et je veux qu'elle prenne ses repas avec moi.
-    Il n'en est pas question. Les domestiques vont avec les domestiques.
-    Est-ce votre dernier mot, Mère ? »
Elle répondit par l'affirmative.
«  Dans ce cas, je dînerai avec elle dans la cuisine. »
Il tourna les talons et m'emmena dans la cuisine. Lorsqu’il mit sa main sur la poignée de la porte, nous entendions encore les cris de sa mère qui le traitait de sale petit arrogant.
Nous sommes entrés dans la pièce et quand les domestiques ont vu le fils de leur maître, ils se sont tous levés de table.
« Vous pouvez vous rasseoir, leur a-t-il dit, j'ai décidé de dîner tous les jours avec vous à partir d'aujourd'hui. » 
Ils regardèrent Philippe avec étonnement. C'était certainement la première fois que le jeune maître prenait ses repas avec ses serviteurs.
Il a commencé à discuter avec toutes les personnes qui étaient à table et m'a présentée à tout le monde. Ils m'ont tous accueillie chaleureusement.
A côté de moi, je retrouvais Catherine, la petite couturière. Puis par ordre, en faisant le tour de la table, il y avait François, un homme d'une quarantaine d'années dont le peu de cheveux qui lui restait étaient noirs parsemés de blancs. Ensuite venait Pierre, un petit homme trapu aux cheveux gris et aux yeux bleus qui s’occupait des écuries. A côté de lui se tenait Raphaël, le mastodonte. Ce dernier mesurait pratiquement deux mètres, ce qui n'était pas rien à l'époque et possédait une carrure impressionnante. Et pour terminer, il y avait Sophie âgée d’une bonne trentaine d’années, blonde et très mince. Elle s’occupait souvent de faire le service pour Madame La Comtesse. Je la plaignais du fond du cœur de devoir toujours satisfaire ses exigences. D’ailleurs pendant le repas, elle s’est bien levée une vingtaine de fois pour répondre au son de la clochette que la comtesse agitait lorsqu’elle avait besoin de quelque chose.

Cela me faisait plaisir de savoir qu'il n'y avait que la mère de Philippe qui était antipathique dans cette maison. Je me suis sentie tout de suite à l’aise avec tout le monde. C’était un peu comme si je les connaissais tous depuis des années. Après le souper, nous sommes allés à l'écurie car Philippe voulait s'occuper un peu de ses chevaux préférés et il voulait par la même occasion me faire voir correctement le cheval qu'il m'avait donné. Il faisait noir comme dans un four mais les deux lanternes que Pierre nous avait données, nous éclairaient parfaitement. Il m'a montré son cheval. Il était tout blanc et sa crinière abondante était noire. Il répondait au doux nom d'Eden. Il m'a aussi expliqué quel genre de soins il fallait donner aux chevaux.
« De toute façon, ne t'inquiète pas, me dit-il, en général c'est Pierre qui s'occupe de ça pour nous. Mais quand tu as envie de le brosser, tu peux venir et le faire, il n'y a rien qui t'en empêche. Je lui dirai qu'il doit te laisser faire ce que tu veux. Et quand tu sauras le monter seule, tu pourras même te promener quand je ne suis pas là. »
Nous sommes allés voir mon étalon. Je me suis approchée de lui et je l'ai caressé. Il n'a pas fait le moindre mouvement, il se laissait toucher docilement comme s'il m'avait toujours connue. Philippe avait l'air étonné.
« Tu sais y faire avec les animaux. D'habitude, il est assez nerveux. »
Il m'a dit que je pouvais choisir le nom que je voulais car c'était un poulain et il n'avait pas encore trouvé le nom idéal pour lui.
Comme il était plutôt rapide, je l'ai appelé Nuage car lorsqu'on était sur son dos, on avait l'impression de voler. De plus, j’adorais regarder les nuages quand il faisait beau. J’aimais imaginer ce que leur forme pouvait représenter.

Nous n’avons pas trop traîné dehors à cause du froid et nous sommes vite rentrés. Philippe a alors décidé de prendre son bain. François a apporté la baignoire dans sa chambre face à la cheminée et s'est chargé de faire chauffer de l'eau. Ensuite il est parti demander à Sophie de bien vouloir venir pour le bain du jeune maître. Il est revenu cinq minutes après, prévenir Philippe que Sophie était occupée avec sa mère et que cette dernière avait répliqué qu'il n'avait qu'à se servir de sa nouvelle servante. Il m’a regardée un sourire gêné aux lèvres et m'a annoncé que j'allais devoir le baigner.
«  Après tout, m'a-t-il dit, tu as certainement déjà lavé un de tes frères.
-    Peut-être, mais ce n'est pas tout à fait la même chose » lui ai-je répondu en rougissant.
J’ai mis chauffer les serviettes de bain en face de la cheminée et pendant ce temps, François a rempli la baignoire de bois sur une hauteur d’environ 20 cm  et a ensuite amené plusieurs seaux d'eau chaude. Puis il est parti et m'a laissée seule avec Philippe.

Mon ami a d'abord enlevé sa bague et l'a posée sur la commode.
C'était un splendide anneau d'or assez épais avec sur le dessus un carré dans lequel était gravé un aigle posé sur une fleur de Lys. Il y avait quelque chose d’inscrit sur l’anneau d’or, trois mots latins: « Virtus, Animus, Honor ». Je l'ai probablement regardée avec trop d'insistance car mon ami m'a dit que c'était la bague qui se trouvait dans sa famille depuis plus de deux siècles et qu'elle se transmettait de génération en génération. C’est ce que Madame la Comtesse appelait le sceau familial. Elle servait à sceller les lettres personnelles des Comtes de Suresnes à l’aide de cire rouge. Les trois mots latins étaient en fait une sorte de devise. Cela signifiait: vertu, courage, honneur. Et cela faisait rire Philippe car son père ne possédait rien, ni vertu, ni courage, ni honneur. Quelle ironie ! Le sceau était passé entre ses mains l’année dernière lors de son 16ème anniversaire. Il était devenu par ce geste l’héritier officiel de la famille, en même temps,  Philippe était fils unique, fait assez rare à l’époque. Apparemment, Monsieur le Comte ne devait pas honorer très souvent la couche de son épouse.

Il s'est ensuite déshabillé. C'était la première fois que je voyais un garçon nu et qui n'était pas mon frère. J'ai senti le rouge me monter aux joues, lui par contre n'avait pas l'air gêné du tout. Il m'a expliqué que depuis qu'il était petit, on l'avait toujours lavé et pomponné chaque fois qu’il en avait ressenti le besoin. Je dois avouer qu'il avait un très beau corps. Sa musculature commençait à bien se dessiner. Il était plus proche de l’homme que de l’adolescent. Et j’essayais tant bien que mal de ne pas fixer mon regard sur ce qui se situait entre ses jambes.
Il s'est installé dans l'eau et j'ai commencé par lui laver les cheveux. Une fois bien rincés, je lui ai passé l'éponge sur son corps. Il avait fermé les yeux et avait l’air de profiter de ce moment de détente. Arrivée près de son intimité, je me suis arrêtée net. Je n’osais pas y toucher.
« Je suis désolée Philippe, mais je ne peux pas le faire. »
 Je lui ai tendu l'éponge.
«  Je préfère que ce soit toi qui le fasse. »
Il me l’a prise des mains et a continué lui-même.
« Je comprends que ça puisse être gênant pour toi, m’a-t-il dit, mais j’espère bien qu’un jour tu le feras ». Il me lança alors un énorme sourire et une lueur coquine passa dans ses yeux. Quand il a eu fini, je lui ai passé une serviette de tissu autour de la taille et j'ai commencé à lui frotter le dos. Son corps n’était pas tout à fait formé comme celui d’un adulte mais on pouvait s'apercevoir qu’il n’y en aurait plus pour longtemps. De fins poils commençaient déjà à parsemer son torse. Et j’adorais cette ombre qui se dessinait le long de sa mâchoire quand il avait une barbe de quelques jours. J’avais envie de promener mes doigts dessus pour tester sa dureté. Pour mon époque, c’était déjà un homme.

Les deux semaines de congé de Philippe passèrent très vite. Le matin, je rangeais ses appartements et il m'apprenait à monter à cheval. A midi, il mangeait avec sa famille par pure politesse et souvent au bout d’un quart d’heure, il avait tout avalé. Une fois le repas terminé, il me rejoignait et nous allions nous promener dans les alentours en discutant soit à pied, soit à cheval.  Nous parlions un peu de tout, mais son sujet favori du moment était l’enseignement militaire qu’il allait recevoir. Ensuite, nous dorlotions un peu nos chevaux jusqu'au dîner que nous prenions ensemble. Puis nous nous installions dans la salle d'étude. Il s'asseyait dans le fauteuil qu’il avait fait installer près du secrétaire et moi, sur le tapis à ses pieds. J'aimais bien m'asseoir par terre sur le gros tapis persan, surtout quand il me prenait par les épaules et me massait délicatement la nuque. Je lui faisais la lecture jusqu’au coucher afin de parfaire l'enseignement qu'il m'avait donné.
Je m'amusais bien avec lui, on avait souvent des crises de fou rire, surtout lorsqu’il répliquait à sa mère ou qu’il m’apprenait à monter à cheval. Ce n'était pas évident avec ma longue robe et il n'était pas rare quand je descendais de Nuage de prendre mon pied dans le bas de ma robe et de m'étaler. Au bout de cinq jours, je montais parfaitement en amazone, mais ce n’était pas pratique pour faire la course avec lui. Il gagnait toujours, alors je lui ai demandé de m’apprendre à monter comme lui. Ce n'était pas beaucoup plus compliqué de mettre une jambe de chaque côté du cheval et en plus, je pouvais me cramponner plus facilement donc moins de chance de tomber pendant un galop. Le seul ennui, c'est que je devais remonter ma robe assez haut et je ne savais pas me hisser en même temps alors Philippe m'aidait. Je crois que ça lui plaisait de voir mes jambes car il prenait toujours tout son temps et parfois sa main dérapait et atterrissait sur mon mollet ou à de rares occasions, sur ma cuisse et moi, ça m’embarrassait mais en même temps, des frissons me parcouraient et me procuraient une sensation plaisante.

Quand il a commencé à suivre ses cours, ma routine était toujours la même sauf que le précepteur venait et s’occupait de Philippe tout l’après-midi. Souvent, je pouvais l’observer par la fenêtre de ma chambre car elle donnait sur les prairies derrière et c'est là qu’il s’entraînait au maniement des armes.
J'aurais bien voulu être à sa place pour apprendre à manier l'épée. Parfois, il sentait que je l'observais, alors il se tournait vers moi et me saluait galamment. Il levait son épée pour me montrer que c’était à moi qu’il s’adressait et puis me faisait une petite révérence.
J’adorais le regarder surtout quand il était trempé de sueur et que sa chemise lui collait au torse, même de loin je pouvais imaginer sa large poitrine et je savais que lorsqu’il aurait fini, je pourrais lui préparer son bain.
De temps à autre, ils partaient en ville tous les deux pour que le précepteur lui montre des choses plus concrètes. Ils allaient à la Cour et parfois son professeur l'emmenait s’exercer à l'épée avec des gardes royaux. D’après ce qu’il me racontait, il arrivait à tenir tête aux plus doués des gardes et les battait sans problème.
Quand Philippe n'était pas là, je me sentais terriblement seule alors je m'installais à son secrétaire dans la salle d’étude pour retrouver la compagnie des livres et rêvasser un peu.

Un jour que mon ami était parti à Paris, j’étais tranquillement assise sur le fauteuil dans lequel Philippe aimait se reposer le soir, un magnifique fauteuil recouvert de soie grise parsemée de petites fleurs blanches, en train de lire une pièce de Molière quand la porte s’est ouverte brusquement. Madame la Comtesse se tenait devant moi l'air menaçant.
«  Depuis quand les domestiques se permettent-ils de s'asseoir à la place de mon fils ?
-    Justement, c'est votre fils... »
Je n’ai même pas eu le temps de finir ma phrase qu’elle répliquait déjà.
-    Petite impertinente, sors d’ici immédiatement. En plus, ce serait étonnant qu'une fille de ton espèce sache lire.
-    Premièrement, je ne sortirai pas d'ici car j'y suis avec l’autorisation de votre fils et deuxièmement,  je lis peut-être mieux que vous !
Elle me gifla si fort que j’en perdis presque l’équilibre. Ma joue me brûlait tellement que je devais avoir la marque de sa main sur mon visage.
-    Tu vas me le payer, sale effrontée ! Je te supporte depuis trop longtemps. Je savais que je n’aurais pas dû accepter les caprices de Philippe et j’aurais dû te renvoyer dès que tu es arrivée dans cette maison. »
Elle sortit précipitamment en criant après Raphaël.
Quelques minutes plus tard, ils sont revenus tous les deux. Je savais que ça sentait le roussi pour moi car Raphaël était une sorte de bourreau personnel pour Madame la Comtesse. C’est lui qui administrait les punitions corporelles vu la carrure qu’il avait et pourtant il était très gentil et n'aurait pas fait de mal à une mouche. Comme quoi les apparences sont parfois trompeuses. Les autres domestiques m'avaient dit qu’il n’obéissait que très rarement à la comtesse. Catherine m’avait même expliqué que lorsque la comtesse punissait quelqu’un, elle donnait ses ordres à Raphaël et puis elle partait, mais je ne sais pas pourquoi j’étais persuadée que dans mon cas elle ferait une exception et assisterait au supplice pour satisfaire son plaisir.
«  Attrape-moi cette gamine et emmène-la dans l’écurie pour lui donner 20 coups de fouet ! Ça lui remettra les idées en place et elle saura à l’avenir apprendre à tenir sa langue devant moi » ordonna-t-elle.
Je n’ai pas eu le temps de me sauver qu’il m’a attrapée par la taille, m’a soulevée de terre comme si j'étais une plume et m’a balancée par-dessus son épaule. Je me suis débattue mais je ne voulais pas non plus blesser Raphaël. Arrivés à l’écurie, il a attaché mes poignets à la palissade du fond où pendaient deux grands anneaux de métal à l’aide de cordes. Je me débattais comme une sauvage. Je tirais tellement fort sur mes liens que la corde rentrait dans la chair de mes poignets.
Il m’a ensuite arraché le dos de ma robe. Malgré tout je voyais bien que ses gestes étaient assez lents, comme s’il attendait que la comtesse en ait marre et s’en aille. Mais elle se contentait d’attendre et elle commençait à s’impatienter.
«  Eh bien, tu comptes t’y mettre un jour ou je dois te faire remplacer ? » 
Il a ramassé le fouet tout simple en cuir avec une seule lanière qui était par terre à mes pieds et m’a lancé discrètement : «Je suis vraiment navré. »

Et il commença à me fouetter. Je sentais la lanière de cuir qui pénétrait ma chair. La douleur était tellement intense que les domestiques dans la cuisine devaient m’entendre crier. Les chevaux tapaient du sabot et commençaient à s’énerver.
La comtesse voyant que Raphaël retenait ses coups lui ordonna de frapper plus fort encore. Chaque coup était plus terrible que le précédent. Le sang dégoulinait le long de mon dos. Sur la fin, je ne sentais pratiquement plus la douleur tant les chairs étaient meurtries.
J'ai encaissé les 20 coups sans m'évanouir et sans pleurer, je ne voulais pas lui donner cette satisfaction, je voulais être sûre qu’elle ne gagnait pas tout à fait la partie. Mes hurlements, c’est tout ce qu’elle aurait de moi et uniquement parce que ça me permettait d’encaisser le coup suivant.
Avant de sortir, elle s’est approchée de moi et a attrapé mon menton entre son index et son pouce gantés. Elle m’a forcé à lever la tête vers elle alors que je tenais à peine debout.
« La prochaine fois que tu me manques de respect, je te fais exécuter sale petite catin. »
Elle avait un énorme sourire de satisfaction en quittant les lieux. Ensuite, je me suis écroulée. J'avais beau lutter pour rester debout, il n'y avait plus rien à faire. Mes jambes refusaient de me porter. Je me balançais pendue par les bras sur la palissade. Puis tout est devenu noir autour de moi. Raphaël m'a détachée et m'a prise dans ses bras.
«  Je suis désolé Joriandre, je ne pouvais pas faire autrement, mais tu as été très courageuse. »
Il a demandé à Catherine où était ma chambre et elle l’a guidé à travers les couloirs jusqu'à mon antre.
« Et bien, je sens que nous allons avoir du spectacle ce soir quand le jeune maître va rentrer, dit-elle, il a l’air de tenir beaucoup à Jori. Tu as vu comme il la regarde toujours les yeux pleins d’amour. C’est tellement mignon. Alors je pense bien qu’il va en vouloir à mort à Madame sa Mère. »
Il m’a déposée sur le lit et est sorti. Catherine est alors partie chercher un linge pour nettoyer mes blessures. Elle a essayé de faire cela le plus délicatement possible mais la douleur était tellement forte que j’avais des soubresauts à chaque fois qu'elle me touchait.

J’étais dans les vapes depuis un bon moment quand Philippe est rentré. Lorsqu’il a vu que je ne l’attendais pas comme d'habitude derrière la vitre de la salle d'étude, il s'est dirigé vers l'écurie où il était certain de me trouver. Quand il s’est aperçu que je n’étais pas là non plus, il a commencé à s’inquiéter et est allé demander ce qui se passait à Pierre.
« Pierre ! Où est Joriandre ?
-    Vous êtes enfin revenu, Monsieur ! Raphaël m’a demandé de vous prévenir qu’il avait quelque chose de très important à vous dire. Je crois même que c’était au sujet de Jori. »
Philippe est donc parti à la recherche de Raphaël et l’a trouvé en train de parler avec Sophie qui se préparait à servir le repas du soir.
« Ah! Vous voilà enfin Monsieur le Comte ! Je voulais vous prévenir. J’ai dû allonger Joriandre sur son lit car elle était dans un piteux état. Catherine s’occupe d’elle.
-    Que s’est-il passé ? Elle est malade ? demanda Philippe inquiet.
-    Non Monsieur, c’est de ma faute et j’en suis vraiment désolé. Je vous prie de me pardonner. Je crois que votre mère n'a pas apprécié la manière dont Joriandre s’était installée dans votre bureau. Elles se sont disputées et ça a dégénéré. Elle m’a ordonné de lui donner 20 coups de fouet. Habituellement elle sort de la pièce après avoir dicté ses ordres mais pour votre amie elle a voulu rester pour profiter de sa douleur. Alors, je n'ai pas pu faire autrement. Je suis vraiment désolé mais j’ai été obligé, présentez encore mes excuses à Joriandre, Monsieur. Je pense que Madame la Comtesse ne supporte vraiment pas votre amie. »

Philippe est sorti de la cuisine en colère contre sa mère et s'est dirigé vers ma chambre. Tout le long du couloir, il n’arrêtait pas de murmurer : « je vais la tuer, je vais la tuer ». Il a ouvert la porte doucement et a passé sa tête pour voir comment j’allais. Catherine lui a fait signe d'entrer.
Il s'est approché et a fixé un moment mon dos meurtri. Puis il s’est agenouillé près de moi et a passé sa main dans mes cheveux. Je me suis réveillée lorsque j’ai senti ses doigts effleurer ma joue. Il a demandé  à Catherine quel genre de soins elle m’avait prodigués.
« Il faudrait une pommade ou quelque chose pour apaiser ses douleurs mais on n’a jamais eu besoin ici de ce genre de médicaments » lui dit-elle.
Philippe se leva d'un bond.
« Je reviens dans deux heures » nous lança-t-il et il sortit.

Il s’est dirigé vers la salle à manger pour chercher sa mère car il était certain de la trouver là. Et effectivement, sa mère et son père étaient attablés et Sophie était en train de leur servir le repas. Quand il est rentré dans la pièce, elle s’est levée de sa chaise pour accueillir son fils.
« Alors mon fils, comment s’est passée cette journée ? »
Il la fixa froidement dans les yeux sans lui répondre et la gifla si fort qu'elle tomba par terre. Son père se leva mais n’osa pas s’interposer.
«  Si jamais vous recommencez ce que vous avez fait aujourd'hui à Joriandre ou que vous touchez encore à un seul de ses cheveux, je vous jure que je vous tuerai de mes propres mains, lui dit-il les dents serrées par la colère.
Il ne lui a pas laissé le temps de répliquer et s’est dirigé vers les écuries. Il a sellé son cheval et est reparti en trombe pour Versailles.
Arrivé aux grilles du château, il a demandé à un des gardes d'aller chercher son oncle Hadrien.
Quelques minutes plus tard, il est arrivé en courant. Il se demandait ce qu'il y avait de grave pour qu’on le dérange pendant ses heures de service. Un soldat avait accepté de surveiller son poste pendant le temps qu’il faudrait. Philippe a expliqué toute l’histoire à son oncle et lui a demandé d'aller voir si le médecin personnel du roi pouvait lui donner quelque chose contre la douleur. Hadrien est donc parti à la recherche de l’homme en question et a promis à Philippe de lui apporter le médicament.

Pendant ce temps, j’attendais Philippe impatiemment. Je me sentais tellement seule malgré le fait que Catherine était à mes côtés. Et cette douleur lancinante n’améliorait pas mon état. Je me suis mise à pleurer, je voulais tant que Philippe se dépêche pour revenir près de moi.
Il n’a pas traîné, une heure plus tard il était de retour.
L’histoire de la gifle avait déjà fait le tour de la maison. Il s’est assis sur le lit à côté de moi et a suggéré à Catherine de prendre congé.
« Je suis désolé, mais je te jure que ça ne se reproduira plus jamais » m’a-t-il glissé à l'oreille tout en essuyant mes larmes. Il m’a caressé le visage un moment.
« Je voudrais te prendre dans mes bras pour atténuer ta peine, mais je risque de te faire mal. »
Le corset de ma robe était arraché jusqu’à la taille, il ne tenait plus que par les épaules et je lui ai demandé de me l'enlever complètement pour me sentir plus libre. Il a hésité un instant. Il avait l'air un peu gêné de dévoiler mon dos et mes épaules et surtout d’apercevoir ma poitrine. J’avais mis mes mains en face de mes seins mais son regard avait du mal de rester centré sur mon visage. La tâche finie, je me suis rallongée sur le ventre.
Il s’est assis par terre et m’a pris la main, son pouce caressait doucement ma paume.
« Je ne sais pas quoi faire Jori pour te prouver à quel point je suis désolé.
-    Ne t’inquiète pas. Je vais m’en remettre. Ce n’est pas de ta faute. »
J’ai passé ma main sur sa joue qui était un peu rugueuse, il n’avait pas eu le temps de se raser ce matin. Il a tourné la tête vers ma main et a embrassé la paume.
Une vingtaine de minutes plus tard, Hadrien frappait à la porte.
Il a remis à Philippe un petit pot rempli d'un onguent qui d'après le médecin était très efficace. C’était une sorte d’anesthésique local. La douleur ne disparaîtrait pas complètement tout de suite mais elle serait beaucoup plus supportable.
«  Il faut d’abord laver ses blessures avec de l’eau chaude et du savon. Tu veux que j'appelle Sophie ou Catherine pour qu'elle s’en charge ? demanda Hadrien.
-    Je préfère le faire moi-même, demande juste à Catherine de m’apporter un linge propre, de l’eau chaude et du savon» répondit-il.
Et Hadrien sortit de ma chambre.
Catherine a apporté le matériel et Philippe s’est attelé à la tâche. Il a trempé le linge dans l’eau chaude, avant de le passer sur le savon. Puis il a commencé à tamponner mes plaies. La douleur était atroce, tellement forte que mes larmes se sont remises à couler toutes seules.
« Je suis vraiment navré Jori mais il faut nettoyer correctement tes blessures. » Il s’est ensuite installé sur les genoux pour être à ma hauteur. Il a plongé ses doigts dans le pot et a commencé à m’en badigeonner le dos. Il osait à peine appuyer de peur de me faire mal. Ce produit était un vrai miracle, d’abord je ressentais une sensation très douloureuse de brûlure, j’avais d’ailleurs mis un morceau de mon drap en bouche pour m’empêcher de crier mais ensuite, on aurait dit que mon dos s’endormait. Et ça me faisait un bien fou de ne pratiquement plus ressentir cette douleur lancinante.
Pour essayer de me faire oublier l’incident, il m’a parlé de ses activités de la journée et même de la gifle qu’il avait donnée à sa mère. J'imaginais bien Madame la Comtesse tomber par terre après avoir reçu une claque monumentale. Et nous nous sommes mis à rire tous les deux.
J’étais tellement épuisée que sa voix a fini par m’endormir et quand je me suis réveillée à l’aube le lendemain matin, il était allongé sur le côté collé à moi. J’étais sur mon ventre et il avait glissé une de ses jambes entre les miennes. Il était complètement habillé et sa main était posée dans le bas de mon dos, là où il n’y avait pas de blessure, à la limite supérieure de mes fesses. Il était tellement pressé contre ma hanche que je sentais quelque chose de dur dans son pantalon. J’ai tourné la tête pour le regarder. Il était si beau, si paisible quand il dormait. J’aurais pu le regarder pendant des heures. J’avais envie de poser mes mains sur son visage, de caresser cette barbe naissante qui lui allait à merveille, de caresser ses cheveux qui avaient l’air si doux au toucher. J’étais tellement attirée par ses beaux cheveux noirs qui reposaient sur son épaule que je n’ai pas pu m’empêcher de les toucher.
Il a ouvert les yeux et m’a jeté un regard plein de compassion.
« Tu te sens mieux Jori ?
-    J’ai très mal au dos mais je survivrai. »
J’ai continué à lui caresser les cheveux.
Il ne disait rien et semblait apprécier. Puis tout à coup il s’est levé d’un bond.
« Je n’aurais pas dû m’endormir avec toi, je ne voudrais pas que les autres domestiques pensent que j’ai entaché ton honneur surtout s’ils me voient sortir de ta chambre dans cet état. » Il jeta un coup d’œil à son entrejambe.
Sur le coup, j’étais encore dans la brume de ma nuit, et je n’ai pas compris tout de suite de quoi il parlait.
Je me suis levée pour l’accompagner mais j’avais oublié que ma robe était rabattue jusqu’à ma taille et que j’étais à seins nus. Il a écarquillé les yeux en regardant le spectacle que je lui offrais. Je me suis rendue compte de ce qu’il regardait et j’ai recouvert ma poitrine avec mes mains. Puis je me suis approchée de lui toute rougissante et je l’ai embrassé sur la joue.
« Merci Philippe d’avoir veillé sur moi. »

Pendant quatre jours, je me suis promenée avec mon corset à peine lacé car le fait d‘être resserrée dans ma robe me faisait souffrir. C’est Catherine qui me passait l’onguent sur le dos quand Philippe n’était pas là.
Je ne sais pas si c’était à cause de la gifle mais Madame la Comtesse m’évitait le plus souvent possible. Et je n’allais certainement pas m’en plaindre.

L’hiver prenait fin et j’allais bientôt fêter mes quinze ans. Le matin du 23 mars, Philippe est entré précipitamment dans ma chambre sans frapper. J’étais en train de m’habiller et il reclaqua aussitôt la porte en balbutiant un vague « je m'excuse ». Il avait l'air troublé d’avoir aperçu le haut de mes cuisses.
Quand je suis enfin sortie de ma chambre, il m'a prise par la main et m'a emmenée dans son bureau. Il m’a dit de m’asseoir sur le fauteuil et de fermer les yeux. Il est revenu deux minutes plus tard et m’a permis de les rouvrir. Il me tendait un petit écrin de velours bleu.
«  Joyeux anniversaire Jori ! »
 J’ai pris l’écrin, je l’ai posé sur le bureau pour pouvoir lui sauter au cou et j'ai déposé un baiser sur sa joue fraîchement rasée. J’ai failli tomber à la renverse quand j’ai vu ce que contenait l'écrin: un splendide collier très fin en or et surmonté de plusieurs rubis.
C’était la première fois que je tenais dans mes mains un objet qui devait valoir une vraie fortune. Je l’ai bien rangé dans ma chambre en espérant que la Comtesse ne tomberait jamais dessus, sinon ça allait encore être la guerre. Ensuite nous sommes descendus à la cuisine où m’attendaient tous mes autres amis. Ils m’ont offert un superbe bouquet de fleurs des champs. C’est Raphaël qui me l’a donné. A part quelques cicatrices encore toutes fraîches dans le dos, c’est tout ce qu’il restait de l’incident avec le fouet.

Après ces réjouissances avec mes nouveaux amis, Philippe m’a entraînée vers l’écurie. Il m’a bandé les yeux avec un morceau de satin bleu foncé, m’a soulevée du sol pour m’installer sur le dos d’un cheval et est monté derrière moi. Je l’ai questionné pour savoir où nous allions mais il n’a pas voulu répondre. Il m’a juste dit que c’était une surprise. Je sentais son souffle sur l’arrière de ma tête. Il m’a parlé de ses cours, d’une de ses visites à Versailles, il meublait le temps comme il pouvait. Il voulait à tout prix attirer mon attention sur autre chose que sur ce qui m’entourait car j’essayais malgré tout de savoir où il m’emmenait.
Nous nous sommes finalement arrêtés et il m’a aidée à descendre. Puis il m’a conduite par la main dans un endroit silencieux. Je me demandais où je pouvais être. J’entendais vaguement le bruit de la rue, mais je n’aurais pas su dire où je me trouvais. Il est venu se mettre derrière moi et a pris le bout du foulard entre ses doigts.
« Alors, prête Jori ? Je compte jusqu’à trois. Un, deux, trois… »
Et il m’a enlevé le foulard.
Ta daaaaa !!
Dix personnes se sont mises à hurler : « Joyeux anniversaire Joriandre ! »
J’étais dans la maison de mon père et tout le monde était réuni pour me faire la fête. Mon père, tous mes frères et sœurs et mon meilleur ami. Philippe avait organisé une petite fiesta, il avait tout préparé avec mes sœurs. Il avait apporté de la nourriture et de quoi bien boire. C’était Noël pour eux (bien que grâce à l’argent que j’envoyais, ils n’avaient plus de soucis pour se nourrir).
Emilie m’avait tressé un collier avec des fleurs et c’est ma petite Jeanne qui me l’a offert. Je l’ai prise dans mes bras et l’ai cajolée un peu. Elle riait en montrant ses belles petites dents (elle n’avait que trois ans). Nous avons passé environ deux heures auprès d’eux, ils avaient tous quelques histoires à me raconter, malheureusement le bon temps passe toujours vite et nous avons dû reprendre la route.

J’ai passé tout le reste de l’après-midi aux côtés de Philippe car il avait décommandé ses cours. Il avait inventé à son précepteur qu’il devait résoudre un problème familial très grave et assez urgent. Pour une fois, je l’avais pour moi toute seule et en plus, le soleil était au rendez-vous. C’était si bon de sentir sa chaleur sur mon visage pendant que nous nous promenions dans les prairies qui entouraient sa demeure. Nous avons joué comme deux gamins. Philippe essayait de m'attraper et je devais tout faire pour lui échapper. De temps en temps, c’est bon de s’amuser et de ne penser à rien. A un moment, nous nous sommes laissés tomber tous les deux dans l’herbe. Je me suis rapprochée de lui. Il était allongé sur le dos, les yeux fermés et le visage inondé par le soleil. Il avait un pantalon noir et une chemise qui était autrefois blanche et qui maintenant était maculée de taches d’herbe. Sa chemise était ouverte jusqu’à la moitié de son torse. Je mourais d’envie de passer ma main entre le tissu et sa peau qui avait l’air si douce.
« Non mais ça ne va pas Joriandre ? » Qu’est-ce qui me prenait d’avoir ce genre de pensées ? Par contre, je me suis approchée de sa joue et je l’ai embrassée. Il a ouvert les yeux d’un air étonné.
« Merci pour tout, Philippe. C’est le plus bel anniversaire que j’ai jamais eu. 
-    Si j’ai droit à ce genre de remerciements, je crois que je vais t’organiser des fêtes tous les jours, m’a-t-il répondu avec un sourire taquin au coin des lèvres.

Après s’être reposés un peu,  j’ai cueilli les premières fleurs du printemps pour décorer nos deux chambres et y apporter une petite touche colorée.
Il m’a aussi confié que pour la première fois de sa vie, il était vraiment heureux. Heureux de m’avoir à ses côtés. Je mettais un peu de joie et de couleur dans sa vie. Et il souhaitait que ça ne s’arrête jamais.

mercredi 8 mai 2013

Joriandre Carpe Noctem de Valérie Dechèvres (extrait)


Voici pour vous donner un avant-goût de mon premier roman Joriandre Carpe Noctem, le premier chapitre. J'espère que vous apprécierez.



Chapitre 1
Ma petite vie a débuté dans la belle ville de Paris en plein milieu de ce que les historiens ont baptisé le siècle des Lumières. J’espère que vous avez bien suivi vos cours à l’école. Je suis née le 23 mars 1762 dans une petite maison très décrépie située pas très loin de la Seine et de Notre-Dame, à quelques centaines de mètres de la place de Grève.  Je suis née à l’époque où des grands écrivains tels que Diderot écrivait l’Encyclopédie, où Rousseau publiait son idéal républicain et où Voltaire diffusait ses idées philosophiques.

En ces temps-là, le peuple français était divisé en trois ordres : la noblesse, le clergé et le Tiers-Etat (composé en grosse majorité des pauvres desquels je faisais partie).

Ma famille était assez banale pour l’époque, j’avais cinq frères et trois sœurs, tous plus jeunes que moi. J’habitais avec tout ce petit monde dans un taudis de quatre petites pièces réparties sur deux étages. Au rez-de-chaussée, on retrouvait une pièce qui nous servait de cuisine et une minuscule qui nous servait pour les ablutions (la salle de bain en quelques sortes), et à l’étage, il y avait deux chambres, une exiguë dans laquelle dormaient nos parents et une un peu plus grande qui servait aux enfants. Nous dormions les uns contre les autres tant nous étions serrés. Sans compter qu’en plus, nous couchions  à même le sol sur une paillasse. En hiver c’était très bien car ça nous tenait chaud mais en été c’était épouvantable. Passer toute une nuit collée à sa sœur procurait énormément de chaleur et nous étions en sueur quand nous nous levions le matin.

J'étais une petite fille assez jolie (surtout pour l’époque) avec une bouche bien dessinée, des pommettes hautes, un nez fin, de beaux yeux bleu pâle en forme d’amande, des cils épais et une longue chevelure blonde qui descendait jusqu’au creux de mes reins et que j'attachais comme je le pouvais, souvent avec un morceau de laine, ou un fil qui dépassait d’un vieux vêtement. Toute ma jeunesse, je me suis sentie un peu différente des autres car j’étais née avec deux sortes de dons. Le premier et le plus étrange était que je pouvais lire les pensées des gens, je dis lire mais en fait parfois j’entendais clairement des voix, parfois je voyais des images et il fallait que je me concentre sur la personne. J’avais de la chance de ne pas entendre les pensées mélangées des gens quand je me retrouvais dans un endroit bondé. J’arrivais à tout canaliser. J’en ai parlé un jour quand j’avais cinq ans avec ma mère, mais elle m’a dit que j’imaginais des choses. Que personne ne pouvait deviner à quoi pensent les gens. Et que je ne devais plus jamais en parler, même si plus d’une fois je lui en ai apporté la preuve. Alors j’ai toujours fait comme si j’étais normale. J’ai appris seule avec l’âge que toutes les pensées ne sont pas bonnes à écouter et j’ai repoussé mon don aussi loin que je le pouvais dans mon esprit pour ne plus m’en servir. Mon deuxième don, je m’en suis servie très régulièrement. Je pouvais apprendre plein de choses et très vite, de nos jours on pourrait je suppose dire que j’avais un QI surdéveloppé. Il suffisait qu’on me montre quelque chose une fois et je pouvais le retenir et le reproduire aussi vite. Au départ, je ne m’en suis jamais servie sauf pour des petits jobs à droite à gauche pour avoir un peu d’argent de poche pour aider ma famille. C’est bien après que je l’ai développé.

J'avais douze ans quand le roi Louis XVI est monté sur le trône avec son épouse. Le peuple et mes parents espéraient beaucoup de ce changement de souverains. Etant l'aînée de la famille, j'aidais ma mère aux tâches ménagères et je m’occupais de mes frères et sœurs car sa santé n'était pas parfaite, loin de là. Et plus elle donnait naissance à des enfants supplémentaires et plus sa santé déclinait. Mais elle essayait de ne pas le montrer même si ça voyait. Elle était toujours souriante, serviable et pleine d’amour envers nous. Mais ses traits étaient souvent très tirés. Mes parents s’appelaient Henri Clostaire et Céline Bacquis. Ils étaient merveilleux et adorables, le couple idéal surtout pour l’époque. Ils s’aimaient d’une manière incroyable et ils n'avaient pas peur de nous montrer l'amour qu'ils éprouvaient l'un pour l'autre. Ils étaient un peu comme le couple d’un conte de fée, sauf que là, la princesse et le prince étaient d’une grande pauvreté. Mais ils ne s’en plaignaient jamais. Mon père se débrouillait toujours pour qu’on ne manque de rien (du moins le strict nécessaire au niveau nourriture). Pour les vêtements, nous portions surtout des haillons, des vêtements que ma mère fabriquait de temps à autre dans du tissu qu’elle récupérait à droite à gauche et qui servaient à plusieurs enfants. J’étais chanceuse d’être l’aînée. Mes vêtements passaient parfois jusqu’à la dernière de mes sœurs.

Quand  j'avais fini mon travail à la maison et que je m’étais occupée de mes frères et sœurs, j'aimais beaucoup aller me promener. J’adorais passer du temps seule à m’extasier de tout ce qui m’entourait. J’ai eu une éducation catholique et quand je parle d’éducation, je ne parle pas d’école, alors pour moi, tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil. J’étais relativement adorable, toujours prête à donner un coup de main à mon voisin. Par contre, je n’avais pas d'amis de mon âge avec qui partager des choses et discuter alors je partais souvent seule me promener. J’étais une enfant qui n’aimait pas trop le contact avec tous les gosses du quartier, c’était un peu comme si je n’étais pas à ma place. Je me contentais parfois de regarder mes frères et sœurs jouer avec les autres enfants mais moi, je ne participais pas. Je m'absentais parfois pour plusieurs heures juste pour le plaisir de m'isoler, de réfléchir et surtout pour ne plus entendre les braillements de mes cadets. Je les aimais beaucoup mais parfois le bruit qu'ils faisaient me tapait sur les nerfs. On me trouvait souvent à la Place de Grève en train d'assister à des exécutions publiques ou tout simplement à regarder les gens s'amuser. Ou alors je poussais une pointe jusque Notre-Dame. Je me promenais souvent le long de la Seine sans réel but. Et j’étais d’ailleurs parfois tellement plongée dans mes pensées qu’il m’arrivait de me heurter aux gens sans même m’en rendre compte.

C'est donc au cours de cette fameuse année 1774 que lors d'une de mes promenades matinales, j'ai rencontré un jeune garçon. A ses vêtements et à sa propreté, je pouvais deviner qu'il s'agissait d'un noble. Il avait l’air complètement la tête en l’air, il regardait partout autour de lui comme si c’était la première fois qu’il mettait les pieds à Paris, il dévisageait les gens d’un air étonné.  C’est vrai que par rapport à lui les autres passants faisaient un peu monstrueux avec leur sourire édenté et la crasse qui les couvrait. Nous étions sur la place de Grève et les gens attendaient pour une exécution en papotant comme si de rien n’était. Je dois avouer que sur le moment, j’ai trouvé qu’il faisait un peu tache dans le décor. Mais je le trouvais tellement mignon, si bien habillé, sa peau si pâle, ses yeux bleu saphir et sa chevelure noir corbeau qui lui tombait jusque dans le milieu du dos et attachée par un lien de soie bleu foncé. On l’aurait cru sorti tout droit des histoires romantiques que racontait ma mère avant de nous endormir. Il était un peu plus grand que moi et pas tellement plus âgé apparemment. Il avait un visage magnifique pour un garçon, un nez un peu long mais fin, deux fossettes se creusaient légèrement sur ses joues quand il souriait et à la manière dont il portait ses vêtements je pouvais imaginer un corps bien bâti malgré son âge. C’était une apparition, un ange.

Je me suis avancée vers lui et avec un grand sourire charmeur, je lui ai demandé si je pouvais l'aider. Je faisais un immense effort alors que je ne parlais que rarement aux gens mais quelque chose m’attirait en lui. Il me fixa avec ses grands yeux qui semblaient me détailler de la tête aux pieds, d’un air assez ravi. Puis son expression changea.
«  Il m’est interdit de parler à des inconnus qui ne sont pas de mon rang, m'a-t-il répondu sèchement.
La douche froide que je me suis prise.
-    Eh bien, restez là très Cher et au plaisir de ne pas vous revoir. »
Il m’a regardée avec de grands yeux totalement choqué que j’aie osé lui répondre.
Je m'apprêtais à faire demi-tour mais ses yeux se radoucirent et il posa sa main sur mon bras. Il m'a alors demandé d'attendre et s'est excusé en disant qu’il n'avait fait que ce que ses parents lui avaient toujours enseigné : montrer la supériorité de son rang.
Lors d'une promenade avec eux dans les jardins des Tuileries à quelques kilomètres de là, il s'était éloigné dans le but de visiter la capitale, seul, et plongé dans la foule, il s’était un peu perdu et ne savait plus trop dans quelle direction il devait repartir. Il avait continué son chemin et avait finalement atterri sur la place des exécutions. Il m’a avoué que je lui serais d’un grand secours si je pouvais lui indiquer le chemin. Je me suis alors proposée de l’accompagner car mes nombreuses promenades m’avaient laissé un assez bon sens de l’orientation et je connaissais quand même pas mal la ville même s’il y avait des quartiers où je ne me rendais jamais.

Nous avons marché une bonne demi-heure pendant laquelle nous n’avons échangé que des banalités. Je savais juste qu’il s’appelait Philippe. Nous  avons donc atteint les jardins des Tuileries. Arrivés là, nous n’avons pas trouvé ses parents. Un garde qui se promenait nous a renseignés. Ses parents étaient persuadés qu’il était déjà parti pour Versailles avec son oncle Hadrien car un grand bal y avait lieu en soirée. Il nous a gentiment demandé s’il pouvait nous aider à rejoindre le château de Versailles. Mais d’une manière assez brusque Philippe lui a dit que nous nous débrouillerions seuls.

Je l’ai regardé avec des yeux ébahis, je savais que la route pour Versailles mettrait pas mal de temps à pied. Il y avait quand même entre 20 et 25 km soit pas loin de 4 h de route. A mon regard interrogateur, il répondit par un clin d’œil très chaleureux et me chuchota à l’oreille : « comme ça, on pourra apprendre à mieux se connaître, il y a quelque chose en toi qui m’attire beaucoup ». Je me suis mise à rougir. C’était la première fois qu’on me faisait un compliment.

Au bout d’une heure de marche, voyant que nous commencions à être un peu las et la chance nous ayant souri, nous avons sauté sur la charrette d’un fermier qui conduisait des bottes de paille dans la région et qui s’est montré très aimable avec nous.

Sur le chemin qui menait à Versailles, nous avons beaucoup discuté et rigolé.
J’ai appris pas mal de choses sur lui. Il s’appelait Philippe de Lavelle. Il avait quatorze ans. Ses parents étaient le Comte et la Comtesse de Suresnes. Ils tenaient leur titre d'une petite ville située au nord de Versailles et faisaient partie des quelques privilégiés qui côtoyaient le Roi et la Reine. Il m'a raconté sa vie et je lui ai raconté la mienne. Il m'a expliqué qu’il avait été étonné de se retrouver coincé au milieu de tout un tas de gens inconnus, plutôt laids et sales. Il avait été heureux de voir finalement arriver à lui un visage d’ange.

Apparemment d’après ce qu’il me disait, il détestait ses parents. Sa mère voulait toujours tout décider pour lui et en plus, elle n’était jamais contente de rien. Il n’y avait que l’argent et son titre qui l’intéressaient. Quant à son père, c'était le genre d'homme qui se couchait à plat ventre devant son épouse et il préférait ne pas le voir trop souvent, non plus. Il se contentait également de son titre et ne se mêlait de rien d’autre que de savoir quelle veste irait le mieux avec son pantalon. Au maximum, il se tenait informé des événements en relation avec la Cour.

Quand je lui ai détaillé ma famille et notre maison, il a eu l'air très surpris. Il n'arrivait pas à s'imaginer qu'on puisse dormir à neuf dans une seule pièce alors que lui possédait une chambre, une salle d'étude et une de loisirs.
Nous nous amusions tellement que nous n'avons pas vu le temps passer et l'après-midi était déjà bien entamé quand nous sommes arrivés au château. En quelques heures nous étions devenus des amis. Je me sentais tellement bien à ses côtés comme si je l’avais toujours connu. C’était une sensation étrange. J’étais à l’aise avec lui. A présent, il se fichait pas mal de ma condition sociale et me trouvait très bien. D’ailleurs, il ne ratait pas une occasion de me jeter des fleurs. Je crois bien qu’il trouvait amusant de me voir rougir.

En approchant du château, on entendait de la musique et les jardins étaient remplis de monde. C'était la première fois que je voyais le château de Versailles d'aussi près. Il était magnifique et immense. Il me donnait une impression de grandeur et de richesses. Toutes ces fenêtres, les grilles, les gardes, j’étais époustouflée. J’aurais bien aimé être aussi une privilégiée et pouvoir me promener dans ses couloirs et ses jardins. A ce qu’on m’avait raconté, le château de Versailles était pourvu des plus beaux jardins de France et d’un réseau de fontaines que je mourais d’envie de voir fonctionner.

Deux gardes surveillaient la grille de la Cour d’Honneur. Philippe s'est approché de celui de droite et lui a parlé avec ce langage un peu pincé et hautain qu'utilisaient les nobles et qui me faisait toujours bien rire. Il lui déclina son identité et le garde lui répondit que ses parents le cherchaient partout depuis des heures. Il me prit la main, m’embrassa le bout des doigts et me dit qu'il essaierait de venir me voir tous les jours vers trois heures à la place de Grève. Les parents de Philippe se promenaient dans les jardins et le soldat est allé les chercher. Cela prit quelques minutes vu la distance à parcourir pour arriver dans les jardins. Je savourais ces quelques derniers instants en compagnie de mon nouvel ami. Je n’avais pas envie qu’on se sépare déjà, j’aimais être avec lui. Il avait tellement de choses intéressantes à m’apprendre et à partager avec moi. J’étais avide de connaissance et sa présence m’apaisait et m’emplissait le cœur de nouvelles sensations.

Tout à coup une voix irritante, et hyper coincée m’arriva aux oreilles. Les poils se dressèrent sur mes avant-bras, un peu comme lorsqu’on frotte ses ongles sur un tableau noir. Je me suis retournée et suis tombée nez-à-nez avec une femme habillée très élégamment d’une robe magnifique bleu pastel surmontée de petites perles sur le bord des volants. Elle avait un décolleté qui montrait une poitrine pas très grosse mais tellement remontée et pressée qu’elle donnait l’impression d’avoir une poitrine immense. Elle avait des cheveux noirs avec des petites fleurs attachées dans ses boucles. Il fallait avouer qu’elle était plutôt pas mal mais sa voix et la haine qu’elle affichait sur son visage rendaient le tout plutôt effrayant. Son père était plutôt banal, il était habillé de culottes jusqu’aux genoux blanches, une chemise blanche et une veste de brocart bleu marine. Ses cheveux étaient également noirs et je pouvais voir de qui Philippe tenait ses yeux magnifiques. Il marchait tranquillement à l’aide d’une canne.
«  Mais où étiez-vous, Philippe? Nous avons envoyé des soldats à votre recherche dans Paris. »
Ses parents lui ont ensuite passé un savon et chose comique, ils ne lui laissaient même pas le temps de répondre et de se défendre. Le pauvre ! J’avais pitié de lui. Il avait peut-être la fortune mais il n’avait pas l’amour que ma famille partageait. Sa mère s'est alors rendue compte de ma présence.
Elle me jeta un regard plein de haine et demanda une explication à son fils. Il lui raconta que j'avais été très aimable et que je l'avais raccompagné au château. En disant cela, il avait posé sa main sur mon bras. Elle lui retira aussitôt et la lui frotta avec un mouchoir de dentelle. C'est vrai que j'aurais pu le contaminer tellement j’étais crasseuse. Son père, quant à lui, a donné une pièce au garde en lui chuchotant quelque chose à l'oreille. Ensuite, ils sont repartis dans les jardins et Philippe m'a fait un dernier clin d'œil avant de disparaître à ma vue.
Le garde m'a alors tendu la pièce d'or et m'a dit que c'était un don pour me remercier d'avoir ramené le futur Comte. Cette pièce m'aurait permis de nourrir toute notre famille pendant au moins une semaine, mais il n'était pas question que je la ramène à la maison. Mon père m'aurait accusée de vol et j'aurais été punie. Il avait des principes. On peut voler de la nourriture quand c'est indispensable mais pas de l'argent.
J'ai donc trouvé quelqu'un pour me ramener à Paris en échange de cette pièce. Malgré tout, je suis quand même arrivée très tard à la maison et ma mère m'a grondée. Ils s'étaient tous inquiétés pour moi. Je leur ai raconté dans les grandes lignes ce qui s'était passé en omettant que je m’étais liée d’amitié avec Philippe  et je leur ai promis de ne pas recommencer. Je n'avais pas mangé de toute la journée et j'avais très faim. Heureusement, mon père avait fait garder ma part. Un vrai amour.

Le lendemain, je suis allée au lieu de rendez-vous. Quand j’ai entendu le clocher de Notre-Dame sonner deux heures, j’étais déjà toute excitée et je me demandais s’il serait vraiment là ou s’il s’était moqué de moi. Comment quelqu’un comme lui pourrait-il s’intéresser à une fille comme moi ? Je repensais à ses beaux yeux bleus, ses longs cils noirs épais, son sourire un peu moqueur. Ses cheveux qui avaient l’air si doux au toucher.
« Mais tu n’es pas bien dans ta tête Joriandre, arrête de penser à lui. Il t’a sûrement déjà oubliée. »
Je ne sais pas pourquoi mais j’avais mis la plus belle robe que je possédais, évidemment par rapport aux robes qu’il avait l’habitude de voir, elle était un peu minable mais bon, c’était tout ce que je pouvais faire. J’avais donc enfilé une robe en coton bleu pastel et j’avais laissé ma chevelure libre qui flottait jusque sur mes fesses.

Après une heure de palabre en mon for intérieur, mes pas m’ont finalement conduite à la Place de Grève. J’avais un nœud dans le ventre tellement j’avais peur qu’il ne vienne pas.
Et surprise, il m'attendait avec un grand sourire sur les lèvres dévoilant ainsi ses magnifiques fossettes. Le soleil se reflétait dans ses yeux et on aurait dit qu’ils étaient parsemés de paillettes d’or. Sa longue chevelure noir corbeau était retenue par un ruban de soie blanche. On aurait presque dit une apparition tant il était beau. Mon cœur battait à tout rompre dans ma poitrine. Mais qu’est-ce qui me prenait ? Cela faisait cet effet-là d'avoir un ami ? Moi qui étais asociale, j’avais envie de lui prendre la main, de le toucher, d’être très proche de lui.
«  Tu es en retard ! m'a-t-il dit.
-    Ce n'est pas de ma faute si, toi, tu es en avance » lui répondis-je le sourire aux lèvres.

Nous avons longuement discuté en nous promenant, ce qui me permit d'en apprendre davantage sur lui. Tout comme moi, il était très solitaire et n'avait pratiquement aucun ami. Les seules personnes à qui il pouvait parler en toute confiance étaient ses domestiques et sa mère ne supportait pas de le voir discuter avec ce genre de personnes. Pour ma part, je lui ai expliqué mon ignorance de l'écriture et du calcul n’ayant jamais mis les pieds à l’école. Il me promit donc de devenir mon professeur particulier et de m’enseigner toutes les choses qui m’intéresseraient. J’étais aux anges. J’allais enfin pouvoir me cultiver un peu. Je rêvais d’apprendre à lire.
A sept heures, on entendit sonner les cloches de Notre-Dame. Philippe était déjà en retard de plus d'une heure. Ses parents étaient certainement en train de l’attendre. Nous étions si bien l'un avec l'autre que nous n'avions pas vu le temps passer. Il a insisté malgré son retard pour voir où j'habitais. Ma maison se trouvait à peine à dix minutes de marche de la cathédrale. Quand il l'a vue, il en est resté ébahi.
«  Tu habites réellement dans ce taudis ?
-    Et oui Philippe, ce n'est pas de gaieté de cœur que j'habite là. Mais bon, nous avons un toit au-dessus de la tête et nous pouvons compter les uns sur les autres. Je peux t'assurer que c'est ce qui importe le plus. C’est un tout petit endroit mais qui déborde d’amour. J’ai l’impression d’après tout ce que tu m’as dit que chez toi, c’est immense mais vide de sentiments.
-    Tu as tout à fait raison, Jori, me répondit-il avec un soupçon de mélancolie dans le regard. 

Il est ensuite reparti après avoir changé l'heure des rendez-vous. En nous voyant à deux heures, nous profiterions d’une heure supplémentaire à passer ensemble, ce qui ne gênerait nullement ses cours particuliers avec son précepteur, et pendant ce laps de temps il pourrait m’apprendre à lire. Il  m'attendrait donc tous les jours au pied de Notre-Dame. C’était le meilleur endroit pour les leçons et Philippe connaissait bien un des chanoines de la cathédrale qui rendait fréquemment visite aux comtes de Suresnes et qui nous laisserait utiliser la sacristie.

Les jours passaient et nous attendions toujours avec impatience les après-midis. Au fur et à mesure que  nous nous voyions, nous devenions plus proches. Nous étions liés comme les doigts de la main. Il avait trouvé en moi une amie à qui il pouvait tout raconter et c'était réciproque. Je lui racontais mes rêves et tout ce qui me pesait sur le cœur. Je n’avais aucun secret pour lui et il n’en avait aucun pour moi.
Tous les jours, je me dépêchais pour faire mes corvées afin de rejoindre Philippe au plus vite. Il s’habillait de manière très négligée pour passer inaperçu à mes côtés et il partait en douce de chez lui pour que ses parents ne sachent pas où il allait. J'avais droit à deux heures de cours. Nous nous installions dans la sacristie de Notre-Dame et nous travaillions en parlant tout bas car le moindre bruit de notre part se répercutait dans tout l’édifice. Philippe me fournissait tout le matériel nécessaire à mon apprentissage : plume, encre et papier. Le livre avec lequel j’apprenais à lire était un recueil des fables écrites par ce cher Monsieur de la Fontaine. Il était étonné de la vitesse à laquelle je faisais des progrès et ma capacité d’apprendre l’émerveillait. Après les cours, nous discutions de tout et de rien. Il avait toujours quelque chose d’intéressant à raconter et je l’écoutais en rêvassant quand il me parlait de la Cour de Versailles, du Roi et de toutes ces choses qui faisaient que nous vivions dans deux mondes totalement différents.

Il faut avouer que je ne mangeais pas tous les jours à ma faim, alors mon ami m'apportait de la nourriture en cachette de ses parents. Grâce à lui, je n'étais pas squelettique comme beaucoup d'enfants de mon âge et en plus, il en apportait assez pour mes frères et sœurs. Il était un peu comme mon ange gardien. Et c’est comme ça, que j’ai commencé à parler de lui à mes parents. Je ne voulais pas qu’ils pensent que je volais de la nourriture.

Deux années plus tard, nous étions vraiment devenus les meilleurs amis du monde. Nous ne nous disputions jamais et nous étions toujours d'accord l'un avec l'autre. Je lisais couramment depuis un moment grâce à lui. Parfois, il finissait mes phrases et je finissais les siennes. C’était magique la manière dont nous nous complétions. Dans mon voisinage, tout le monde connaissait Philippe. Mes parents me laissaient m'amuser avec lui même s'ils n'approuvaient pas du tout. Ils avaient peur pour moi. Ils m'ont souvent dit qu'un jour, je regretterais d'avoir fait sa connaissance car d'après eux, on ne pouvait pas faire confiance aux nobles. Un jour ou l'autre, il me laisserait tomber pour aller « jouer » avec ceux de son rang. C'était évident pour eux et ils avaient peur de la peine que je ressentirais alors tellement j’étais attachée à lui. Mais je me fichais pas mal de ce qu'ils pensaient de Philippe car j'avais trouvé l'ami dont j'avais toujours rêvé.

A 14 ans, j'étais déjà une jeune femme. Mon corps avait changé, il était plus élancé. J’avais pris quelques centimètres en hauteur et ma poitrine était devenue plus généreuse. J’étais passée de plate comme un homme à deux belles grosses pommes. J’avais apparemment des formes assez appétissantes car il n’était pas rare lorsque je me promenais de faire tourner la tête de quelques hommes.

C'est cette année-là que ma mère est morte en donnant naissance à son dixième enfant. J'aurais pu avoir une autre petite sœur si elle n'était pas morte aussi quelques heures après l'accouchement. Je me suis rendue compte à ce moment qu'il n'y avait pas de douleur plus immense que celle d'avoir perdu un être cher. Et aussi que quoi qu’il arrive, la mort est notre lot. Je n'ai pas trouvé beaucoup de réconfort auprès de ma famille. La vie devait continuer pour eux et il y avait trop à faire et à penser pour s'apitoyer sur son sort. Je n'ai jamais vraiment su parler avec les miens. J'ai toujours été bloquée face à eux. J’étais déphasée, je dormais mal et il y avait tellement de travail à abattre. Je me retrouvais seule à la tête de tout ce ménage à tenir et à diriger. J'étais d'une certaine manière devenue leur esclave, même si je faisais tout de bon cœur et même si mes petites sœurs m'aidaient comme elles le pouvaient aux tâches ménagères. A cause de cela, je voyais moins Philippe et ça me pesait énormément. Mais malgré tout, on se retrouvait toujours. Et heureusement pour moi, car il était le seul qui parvenait à me remonter le moral. Il était l’épaule sur laquelle je pouvais me reposer un peu et souffler.

Il avait beaucoup changé ces derniers temps. Je ne sais pas si c'était en bien mais le fait de me côtoyer très souvent le rendait plus franc et plus humain. Il m'a avoué qu'il adorait faire tourner sa mère en bourrique et lui répondre méchamment pour l’obliger à sortir de ses gonds. D’ailleurs pour me faire rire, il me racontait les prises de bec qu'il avait souvent avec elle dernièrement.
Les disputes de ce moment étaient basées sur le fait qu'il était devenu aux yeux de sa mère d'une insolence incroyable. Je crois que je n'étais pas étrangère à ce changement d'attitude. Ses histoires étaient parfois tellement drôles que je ne pensais plus à mes malheurs. Et quand j'avais envie de pleurer, il me prenait dans ses bras et me consolait. J’adorais ces moments d’intimité où je sentais sa chaleur au travers de sa chemise. Son parfum m’enivrait et j’aimais beaucoup quand il me caressait les cheveux. J’avais l’impression d’être la personne la plus importante au monde pour lui. Ça me faisait du bien de rêver.

A cause des prix qui ne cessaient d’augmenter (le pays avait subi des mauvaises récoltes et notamment le prix du pain avait pris des proportions incroyables), le salaire de mon père n'était plus suffisant pour couvrir ce dont nous avions besoin, alors j'ai décidé de chercher du travail. Nous avions de plus en plus de mal à nous nourrir correctement. Philippe voulait nous aider en nous donnant de l'argent mais mon père ne voulait rien savoir. Il ne voulait pas avoir une dette envers un noble sans savoir comment il aurait dû la rembourser.
Alors, je n'ai pas eu d'autre choix. J'ai parcouru toute la ville à la recherche d’un petit emploi, mais je n'ai rien trouvé. Il y avait toujours quelque chose qui ne convenait pas : soit il n’y avait pas de travail à offrir, soit on trouvait comme excuse que j’étais trop jeune et que ce n’était pas un travail pour moi ou alors on voulait que je distraie des vieux pervers. Ce n'était pas facile.

Deux mois plus tard, j'en étais toujours au même stade. Nous étions au début de l'année 1777. L'anniversaire de Philippe approchait, il allait avoir 17 ans. Ses parents, dans leur grande bonté, lui ont laissé le choix du cadeau. Il pouvait choisir ce qu'il voulait, il serait exaucé. Pendant plusieurs jours, il a réfléchi à ce dont il avait le plus besoin, mais il avait déjà tout. Il m'a même demandé mon avis, ce que je choisirais si c'était mon anniversaire. Et je lui ai répondu que la seule chose que je désirais, c'était d'avoir de l'argent pour donner une meilleure vie à ma famille.

Le 10 janvier, il arriva à notre rendez-vous avec un sourire malicieux sur les lèvres. Celui-ci s'atténua quand il vit à quel point j'avais froid. L'hiver était plutôt rigoureux et je n'étais pas emmitouflée dans mes vêtements comme lui. Il ôta son gros manteau de laine et me le mit sur les épaules. C'est vrai que ça tenait chaud par rapport à mes guenilles et il ne pouvait mal d'avoir froid avec tout ce qu'il avait encore sur le dos. J’avais l’impression de ne faire qu’une avec lui, j’étais entourée par son odeur. Je me sentais bien et en sécurité.
« Quelle est la raison de ta gaieté ? lui ai-je demandé le sourire aux lèvres en repensant à mes divagations de l’instant.
-    J'ai enfin trouvé mon cadeau idéal, Jori. Tu vas adorer» me répondit-il malicieusement.
 Je l'ai questionné pour savoir quel présent ses parents allaient lui donner mais en vain. Il refusa de me le dire.
« Je viendrai te le montrer demain » me promit-il.

Le lendemain matin, j’étais d’humeur très joyeuse à l'idée de voir Philippe et ce précieux cadeau auquel il avait l'air de tenir tant, je m’étais imaginée tous les objets possibles qui seraient susceptibles de lui plaire. En même temps, j’étais un peu déçue car j’aurais voulu moi aussi lui offrir quelque chose pour son anniversaire, ne fut-ce que pour le remercier pour tout ce qu’il avait toujours fait pour moi, sans rien demander en retour.

Vers 11h30, alors que je dressais la table pour le repas qui consistait en un merveilleux potage fait avec de l’eau et deux navets juste pour dire de donner un goût à l’eau, et quelques tranches de pain, quelqu'un frappa à la porte. Mon père ouvrit et se retrouva face à un soldat de la garde royale. Son uniforme rouge avec des dorures surmontant un pantalon blanc le faisait ressembler à une apparition sortant tout droit d’un conte de fée. Il avait un visage magnifique, serein et passif. On devinait parfaitement aux décorations et à la propreté de son uniforme qu’il appartenait à la noblesse.
« Que puis-je pour vous, Monseigneur ? lui demanda mon père d’un ton assez sec et méfiant.
-    Y a-t-il ici une jeune fille qui se prénomme Joriandre Clostaire ?
-    C'est ma fille aînée, Monsieur. Que lui voulez-vous ? demanda-t-il en me désignant du doigt.
-    J'ai reçu l'ordre de l'emmener avec moi. »



jeudi 2 mai 2013

Joriandre Carpe Noctem de Valérie Dechèvres

Je m’appelle Joriandre et je suis un vampire. J’avais envie d’écrire un livre sur ma longue existence remplie d’amour, de voyages, d’action, de sang et de sexe. Je voulais partager avec vous mes amours mortels et immortels ainsi que mes combats personnels. J’ai toujours eu le don d’attiser la jalousie des autres et de m’attirer des ennuis. Donc je pense que vous ne vous ennuierez pas. Voici de quoi vous faire passer un bon moment je l’espère… 



Elle est pauvre, il est riche. Rien n'aurait dû les réunir et pourtant... Joriandre n'est pas tout à fait comme les autres et aime se promener en place de Grève. Lors d'une de ses ballades matinales, elle rencontre Philippe, le fils d'un Comte. Commence alors une longue amitié. Mais est-ce suffisant pour eux malgré leur différence de rang social ? Leur amour survivra-t-il à toutes les épreuves? Et si l'éternité s'en mêlait? 


dimanche 21 avril 2013

Honor Student de Teresa Mummert

Emma vit une vie très auto-destructive,  elle arrive à peine à faire son petit bout de chemin à l'université. Son monde est mis sans dessus dessous après sa rencontre avec Monsieur Honor, son nouveau professeur d'histoire dont l'idée de la discipline est un peu trop dure à gérer pour Emma. Alors qu'ils essaient de déterminer leur nouvelle relation, ils doivent aussi gérer la possibilité que quelqu'un ait découvert leur secret et essaie de les blesser. Mais Mr Honor garde lui aussi quelques secrets pour Emma.

 
 
Un livre très facile à lire, l'histoire est parfois un peu trop simple, mais malgré tout, j'ai quand même réussi à accrocher. Disons que c'est un livre qu'on lit sans se creuser la tête. Très bien quand on veut juste un moment de détente. Et j'aurais bien aimé avoir un prof d'histoire comme celui-là ;-)

mardi 16 avril 2013

The Forbidden Lady de Kerrelyn Sparks.

Virginia Munro n'en croyait pas ses oreilles. Cet homme emperruqué, paré de bijoux et embêtant essayait de l'acheter?  Comme si elle était une simple catin sur les docks de Boston?
Avant qu'elle ne soit pleinement capable de céder à l'indignation, le dandy s'en va - et Virginia refuse d'y consacrer une autre pensée.

Mais Quincy Stanton n'est pas ce qu'il semble être. Durant la journée, il se fait passer pour un loyaliste avec son armée de perruques et sa garde-robe de préférence couleur lavande. Mais la nuit, il mène une guerre secrète contre les Britanniques avec une impressionnante collection de gadgets d'espion du 18ème siècle. Si quelqu'un venait à découvrir la vérité, Quincy serait pendu, mais il n'arrive pas à rester loin de la jolie et impertinente Virginia. Leur attraction les conduira-t-elle à l'amour .... ou au danger?



J'ai été agréablement surprise. Je ne suis pas une grande amatrice d'espionnage, mais j'ai adoré ce livre. On reconnaît la plume de Kerrelyn Sparks, les petites notes d'humour, l'histoire d'amour. Elle nous montre un côté tout à fait différent de sa série Love at Stakes. C'est un pur moment de bonheur. L'histoire se déroule juste avant la guerre d'indépendance américaine et j'ai adoré ce petit moment historique. Sans compter l'attirance entre Virginia et Quincy et le méchant de l'histoire qui n'est autre que le frère de Quincy et que j'ai adoré détester. Le deuxième tome sortira en juillet 2013 et je l'attends avec impatience. Il sera basé sur l'histoire de la soeur de Virginia et pour vous donner un petit avant-goût, je vous livre la couverture qui est à tomber lol. Super sexy !


dimanche 7 avril 2013

Vidéo Be still my vampire heart

 
La première vidéo que j'ai réalisée moi-même, je dois avouer que je suis fière de moi ;-) Ce n'est pas si mal et toujours en relation avec les romans que je lis.
Un petit clin d'oeil à Kerrelyn Sparks.
 
 
 
 
 
 

samedi 6 avril 2013

Rencontre avec Kerrelyn Sparks

Ce 06 avril 2013, j'ai eu l'immense honneur de rencontrer la talentueuse écrivain Kerrelyn Sparks à Breda. Elle est l'auteur à succès de la série Love at Stake (voir les résumés et explications au début du blog), ainsi que de Forbidden Lady, une romance historique (prochainement sur mon blog). J'ai passé un super moment en sa compagnie, elle est gentille, charmante, drôle. Une rencontre que je garderai en mémoire éternellement. Mon écrivain préférée que je recommande à tous ;-)