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mercredi 8 mai 2013

Joriandre Carpe Noctem de Valérie Dechèvres (extrait)


Voici pour vous donner un avant-goût de mon premier roman Joriandre Carpe Noctem, le premier chapitre. J'espère que vous apprécierez.



Chapitre 1
Ma petite vie a débuté dans la belle ville de Paris en plein milieu de ce que les historiens ont baptisé le siècle des Lumières. J’espère que vous avez bien suivi vos cours à l’école. Je suis née le 23 mars 1762 dans une petite maison très décrépie située pas très loin de la Seine et de Notre-Dame, à quelques centaines de mètres de la place de Grève.  Je suis née à l’époque où des grands écrivains tels que Diderot écrivait l’Encyclopédie, où Rousseau publiait son idéal républicain et où Voltaire diffusait ses idées philosophiques.

En ces temps-là, le peuple français était divisé en trois ordres : la noblesse, le clergé et le Tiers-Etat (composé en grosse majorité des pauvres desquels je faisais partie).

Ma famille était assez banale pour l’époque, j’avais cinq frères et trois sœurs, tous plus jeunes que moi. J’habitais avec tout ce petit monde dans un taudis de quatre petites pièces réparties sur deux étages. Au rez-de-chaussée, on retrouvait une pièce qui nous servait de cuisine et une minuscule qui nous servait pour les ablutions (la salle de bain en quelques sortes), et à l’étage, il y avait deux chambres, une exiguë dans laquelle dormaient nos parents et une un peu plus grande qui servait aux enfants. Nous dormions les uns contre les autres tant nous étions serrés. Sans compter qu’en plus, nous couchions  à même le sol sur une paillasse. En hiver c’était très bien car ça nous tenait chaud mais en été c’était épouvantable. Passer toute une nuit collée à sa sœur procurait énormément de chaleur et nous étions en sueur quand nous nous levions le matin.

J'étais une petite fille assez jolie (surtout pour l’époque) avec une bouche bien dessinée, des pommettes hautes, un nez fin, de beaux yeux bleu pâle en forme d’amande, des cils épais et une longue chevelure blonde qui descendait jusqu’au creux de mes reins et que j'attachais comme je le pouvais, souvent avec un morceau de laine, ou un fil qui dépassait d’un vieux vêtement. Toute ma jeunesse, je me suis sentie un peu différente des autres car j’étais née avec deux sortes de dons. Le premier et le plus étrange était que je pouvais lire les pensées des gens, je dis lire mais en fait parfois j’entendais clairement des voix, parfois je voyais des images et il fallait que je me concentre sur la personne. J’avais de la chance de ne pas entendre les pensées mélangées des gens quand je me retrouvais dans un endroit bondé. J’arrivais à tout canaliser. J’en ai parlé un jour quand j’avais cinq ans avec ma mère, mais elle m’a dit que j’imaginais des choses. Que personne ne pouvait deviner à quoi pensent les gens. Et que je ne devais plus jamais en parler, même si plus d’une fois je lui en ai apporté la preuve. Alors j’ai toujours fait comme si j’étais normale. J’ai appris seule avec l’âge que toutes les pensées ne sont pas bonnes à écouter et j’ai repoussé mon don aussi loin que je le pouvais dans mon esprit pour ne plus m’en servir. Mon deuxième don, je m’en suis servie très régulièrement. Je pouvais apprendre plein de choses et très vite, de nos jours on pourrait je suppose dire que j’avais un QI surdéveloppé. Il suffisait qu’on me montre quelque chose une fois et je pouvais le retenir et le reproduire aussi vite. Au départ, je ne m’en suis jamais servie sauf pour des petits jobs à droite à gauche pour avoir un peu d’argent de poche pour aider ma famille. C’est bien après que je l’ai développé.

J'avais douze ans quand le roi Louis XVI est monté sur le trône avec son épouse. Le peuple et mes parents espéraient beaucoup de ce changement de souverains. Etant l'aînée de la famille, j'aidais ma mère aux tâches ménagères et je m’occupais de mes frères et sœurs car sa santé n'était pas parfaite, loin de là. Et plus elle donnait naissance à des enfants supplémentaires et plus sa santé déclinait. Mais elle essayait de ne pas le montrer même si ça voyait. Elle était toujours souriante, serviable et pleine d’amour envers nous. Mais ses traits étaient souvent très tirés. Mes parents s’appelaient Henri Clostaire et Céline Bacquis. Ils étaient merveilleux et adorables, le couple idéal surtout pour l’époque. Ils s’aimaient d’une manière incroyable et ils n'avaient pas peur de nous montrer l'amour qu'ils éprouvaient l'un pour l'autre. Ils étaient un peu comme le couple d’un conte de fée, sauf que là, la princesse et le prince étaient d’une grande pauvreté. Mais ils ne s’en plaignaient jamais. Mon père se débrouillait toujours pour qu’on ne manque de rien (du moins le strict nécessaire au niveau nourriture). Pour les vêtements, nous portions surtout des haillons, des vêtements que ma mère fabriquait de temps à autre dans du tissu qu’elle récupérait à droite à gauche et qui servaient à plusieurs enfants. J’étais chanceuse d’être l’aînée. Mes vêtements passaient parfois jusqu’à la dernière de mes sœurs.

Quand  j'avais fini mon travail à la maison et que je m’étais occupée de mes frères et sœurs, j'aimais beaucoup aller me promener. J’adorais passer du temps seule à m’extasier de tout ce qui m’entourait. J’ai eu une éducation catholique et quand je parle d’éducation, je ne parle pas d’école, alors pour moi, tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil. J’étais relativement adorable, toujours prête à donner un coup de main à mon voisin. Par contre, je n’avais pas d'amis de mon âge avec qui partager des choses et discuter alors je partais souvent seule me promener. J’étais une enfant qui n’aimait pas trop le contact avec tous les gosses du quartier, c’était un peu comme si je n’étais pas à ma place. Je me contentais parfois de regarder mes frères et sœurs jouer avec les autres enfants mais moi, je ne participais pas. Je m'absentais parfois pour plusieurs heures juste pour le plaisir de m'isoler, de réfléchir et surtout pour ne plus entendre les braillements de mes cadets. Je les aimais beaucoup mais parfois le bruit qu'ils faisaient me tapait sur les nerfs. On me trouvait souvent à la Place de Grève en train d'assister à des exécutions publiques ou tout simplement à regarder les gens s'amuser. Ou alors je poussais une pointe jusque Notre-Dame. Je me promenais souvent le long de la Seine sans réel but. Et j’étais d’ailleurs parfois tellement plongée dans mes pensées qu’il m’arrivait de me heurter aux gens sans même m’en rendre compte.

C'est donc au cours de cette fameuse année 1774 que lors d'une de mes promenades matinales, j'ai rencontré un jeune garçon. A ses vêtements et à sa propreté, je pouvais deviner qu'il s'agissait d'un noble. Il avait l’air complètement la tête en l’air, il regardait partout autour de lui comme si c’était la première fois qu’il mettait les pieds à Paris, il dévisageait les gens d’un air étonné.  C’est vrai que par rapport à lui les autres passants faisaient un peu monstrueux avec leur sourire édenté et la crasse qui les couvrait. Nous étions sur la place de Grève et les gens attendaient pour une exécution en papotant comme si de rien n’était. Je dois avouer que sur le moment, j’ai trouvé qu’il faisait un peu tache dans le décor. Mais je le trouvais tellement mignon, si bien habillé, sa peau si pâle, ses yeux bleu saphir et sa chevelure noir corbeau qui lui tombait jusque dans le milieu du dos et attachée par un lien de soie bleu foncé. On l’aurait cru sorti tout droit des histoires romantiques que racontait ma mère avant de nous endormir. Il était un peu plus grand que moi et pas tellement plus âgé apparemment. Il avait un visage magnifique pour un garçon, un nez un peu long mais fin, deux fossettes se creusaient légèrement sur ses joues quand il souriait et à la manière dont il portait ses vêtements je pouvais imaginer un corps bien bâti malgré son âge. C’était une apparition, un ange.

Je me suis avancée vers lui et avec un grand sourire charmeur, je lui ai demandé si je pouvais l'aider. Je faisais un immense effort alors que je ne parlais que rarement aux gens mais quelque chose m’attirait en lui. Il me fixa avec ses grands yeux qui semblaient me détailler de la tête aux pieds, d’un air assez ravi. Puis son expression changea.
«  Il m’est interdit de parler à des inconnus qui ne sont pas de mon rang, m'a-t-il répondu sèchement.
La douche froide que je me suis prise.
-    Eh bien, restez là très Cher et au plaisir de ne pas vous revoir. »
Il m’a regardée avec de grands yeux totalement choqué que j’aie osé lui répondre.
Je m'apprêtais à faire demi-tour mais ses yeux se radoucirent et il posa sa main sur mon bras. Il m'a alors demandé d'attendre et s'est excusé en disant qu’il n'avait fait que ce que ses parents lui avaient toujours enseigné : montrer la supériorité de son rang.
Lors d'une promenade avec eux dans les jardins des Tuileries à quelques kilomètres de là, il s'était éloigné dans le but de visiter la capitale, seul, et plongé dans la foule, il s’était un peu perdu et ne savait plus trop dans quelle direction il devait repartir. Il avait continué son chemin et avait finalement atterri sur la place des exécutions. Il m’a avoué que je lui serais d’un grand secours si je pouvais lui indiquer le chemin. Je me suis alors proposée de l’accompagner car mes nombreuses promenades m’avaient laissé un assez bon sens de l’orientation et je connaissais quand même pas mal la ville même s’il y avait des quartiers où je ne me rendais jamais.

Nous avons marché une bonne demi-heure pendant laquelle nous n’avons échangé que des banalités. Je savais juste qu’il s’appelait Philippe. Nous  avons donc atteint les jardins des Tuileries. Arrivés là, nous n’avons pas trouvé ses parents. Un garde qui se promenait nous a renseignés. Ses parents étaient persuadés qu’il était déjà parti pour Versailles avec son oncle Hadrien car un grand bal y avait lieu en soirée. Il nous a gentiment demandé s’il pouvait nous aider à rejoindre le château de Versailles. Mais d’une manière assez brusque Philippe lui a dit que nous nous débrouillerions seuls.

Je l’ai regardé avec des yeux ébahis, je savais que la route pour Versailles mettrait pas mal de temps à pied. Il y avait quand même entre 20 et 25 km soit pas loin de 4 h de route. A mon regard interrogateur, il répondit par un clin d’œil très chaleureux et me chuchota à l’oreille : « comme ça, on pourra apprendre à mieux se connaître, il y a quelque chose en toi qui m’attire beaucoup ». Je me suis mise à rougir. C’était la première fois qu’on me faisait un compliment.

Au bout d’une heure de marche, voyant que nous commencions à être un peu las et la chance nous ayant souri, nous avons sauté sur la charrette d’un fermier qui conduisait des bottes de paille dans la région et qui s’est montré très aimable avec nous.

Sur le chemin qui menait à Versailles, nous avons beaucoup discuté et rigolé.
J’ai appris pas mal de choses sur lui. Il s’appelait Philippe de Lavelle. Il avait quatorze ans. Ses parents étaient le Comte et la Comtesse de Suresnes. Ils tenaient leur titre d'une petite ville située au nord de Versailles et faisaient partie des quelques privilégiés qui côtoyaient le Roi et la Reine. Il m'a raconté sa vie et je lui ai raconté la mienne. Il m'a expliqué qu’il avait été étonné de se retrouver coincé au milieu de tout un tas de gens inconnus, plutôt laids et sales. Il avait été heureux de voir finalement arriver à lui un visage d’ange.

Apparemment d’après ce qu’il me disait, il détestait ses parents. Sa mère voulait toujours tout décider pour lui et en plus, elle n’était jamais contente de rien. Il n’y avait que l’argent et son titre qui l’intéressaient. Quant à son père, c'était le genre d'homme qui se couchait à plat ventre devant son épouse et il préférait ne pas le voir trop souvent, non plus. Il se contentait également de son titre et ne se mêlait de rien d’autre que de savoir quelle veste irait le mieux avec son pantalon. Au maximum, il se tenait informé des événements en relation avec la Cour.

Quand je lui ai détaillé ma famille et notre maison, il a eu l'air très surpris. Il n'arrivait pas à s'imaginer qu'on puisse dormir à neuf dans une seule pièce alors que lui possédait une chambre, une salle d'étude et une de loisirs.
Nous nous amusions tellement que nous n'avons pas vu le temps passer et l'après-midi était déjà bien entamé quand nous sommes arrivés au château. En quelques heures nous étions devenus des amis. Je me sentais tellement bien à ses côtés comme si je l’avais toujours connu. C’était une sensation étrange. J’étais à l’aise avec lui. A présent, il se fichait pas mal de ma condition sociale et me trouvait très bien. D’ailleurs, il ne ratait pas une occasion de me jeter des fleurs. Je crois bien qu’il trouvait amusant de me voir rougir.

En approchant du château, on entendait de la musique et les jardins étaient remplis de monde. C'était la première fois que je voyais le château de Versailles d'aussi près. Il était magnifique et immense. Il me donnait une impression de grandeur et de richesses. Toutes ces fenêtres, les grilles, les gardes, j’étais époustouflée. J’aurais bien aimé être aussi une privilégiée et pouvoir me promener dans ses couloirs et ses jardins. A ce qu’on m’avait raconté, le château de Versailles était pourvu des plus beaux jardins de France et d’un réseau de fontaines que je mourais d’envie de voir fonctionner.

Deux gardes surveillaient la grille de la Cour d’Honneur. Philippe s'est approché de celui de droite et lui a parlé avec ce langage un peu pincé et hautain qu'utilisaient les nobles et qui me faisait toujours bien rire. Il lui déclina son identité et le garde lui répondit que ses parents le cherchaient partout depuis des heures. Il me prit la main, m’embrassa le bout des doigts et me dit qu'il essaierait de venir me voir tous les jours vers trois heures à la place de Grève. Les parents de Philippe se promenaient dans les jardins et le soldat est allé les chercher. Cela prit quelques minutes vu la distance à parcourir pour arriver dans les jardins. Je savourais ces quelques derniers instants en compagnie de mon nouvel ami. Je n’avais pas envie qu’on se sépare déjà, j’aimais être avec lui. Il avait tellement de choses intéressantes à m’apprendre et à partager avec moi. J’étais avide de connaissance et sa présence m’apaisait et m’emplissait le cœur de nouvelles sensations.

Tout à coup une voix irritante, et hyper coincée m’arriva aux oreilles. Les poils se dressèrent sur mes avant-bras, un peu comme lorsqu’on frotte ses ongles sur un tableau noir. Je me suis retournée et suis tombée nez-à-nez avec une femme habillée très élégamment d’une robe magnifique bleu pastel surmontée de petites perles sur le bord des volants. Elle avait un décolleté qui montrait une poitrine pas très grosse mais tellement remontée et pressée qu’elle donnait l’impression d’avoir une poitrine immense. Elle avait des cheveux noirs avec des petites fleurs attachées dans ses boucles. Il fallait avouer qu’elle était plutôt pas mal mais sa voix et la haine qu’elle affichait sur son visage rendaient le tout plutôt effrayant. Son père était plutôt banal, il était habillé de culottes jusqu’aux genoux blanches, une chemise blanche et une veste de brocart bleu marine. Ses cheveux étaient également noirs et je pouvais voir de qui Philippe tenait ses yeux magnifiques. Il marchait tranquillement à l’aide d’une canne.
«  Mais où étiez-vous, Philippe? Nous avons envoyé des soldats à votre recherche dans Paris. »
Ses parents lui ont ensuite passé un savon et chose comique, ils ne lui laissaient même pas le temps de répondre et de se défendre. Le pauvre ! J’avais pitié de lui. Il avait peut-être la fortune mais il n’avait pas l’amour que ma famille partageait. Sa mère s'est alors rendue compte de ma présence.
Elle me jeta un regard plein de haine et demanda une explication à son fils. Il lui raconta que j'avais été très aimable et que je l'avais raccompagné au château. En disant cela, il avait posé sa main sur mon bras. Elle lui retira aussitôt et la lui frotta avec un mouchoir de dentelle. C'est vrai que j'aurais pu le contaminer tellement j’étais crasseuse. Son père, quant à lui, a donné une pièce au garde en lui chuchotant quelque chose à l'oreille. Ensuite, ils sont repartis dans les jardins et Philippe m'a fait un dernier clin d'œil avant de disparaître à ma vue.
Le garde m'a alors tendu la pièce d'or et m'a dit que c'était un don pour me remercier d'avoir ramené le futur Comte. Cette pièce m'aurait permis de nourrir toute notre famille pendant au moins une semaine, mais il n'était pas question que je la ramène à la maison. Mon père m'aurait accusée de vol et j'aurais été punie. Il avait des principes. On peut voler de la nourriture quand c'est indispensable mais pas de l'argent.
J'ai donc trouvé quelqu'un pour me ramener à Paris en échange de cette pièce. Malgré tout, je suis quand même arrivée très tard à la maison et ma mère m'a grondée. Ils s'étaient tous inquiétés pour moi. Je leur ai raconté dans les grandes lignes ce qui s'était passé en omettant que je m’étais liée d’amitié avec Philippe  et je leur ai promis de ne pas recommencer. Je n'avais pas mangé de toute la journée et j'avais très faim. Heureusement, mon père avait fait garder ma part. Un vrai amour.

Le lendemain, je suis allée au lieu de rendez-vous. Quand j’ai entendu le clocher de Notre-Dame sonner deux heures, j’étais déjà toute excitée et je me demandais s’il serait vraiment là ou s’il s’était moqué de moi. Comment quelqu’un comme lui pourrait-il s’intéresser à une fille comme moi ? Je repensais à ses beaux yeux bleus, ses longs cils noirs épais, son sourire un peu moqueur. Ses cheveux qui avaient l’air si doux au toucher.
« Mais tu n’es pas bien dans ta tête Joriandre, arrête de penser à lui. Il t’a sûrement déjà oubliée. »
Je ne sais pas pourquoi mais j’avais mis la plus belle robe que je possédais, évidemment par rapport aux robes qu’il avait l’habitude de voir, elle était un peu minable mais bon, c’était tout ce que je pouvais faire. J’avais donc enfilé une robe en coton bleu pastel et j’avais laissé ma chevelure libre qui flottait jusque sur mes fesses.

Après une heure de palabre en mon for intérieur, mes pas m’ont finalement conduite à la Place de Grève. J’avais un nœud dans le ventre tellement j’avais peur qu’il ne vienne pas.
Et surprise, il m'attendait avec un grand sourire sur les lèvres dévoilant ainsi ses magnifiques fossettes. Le soleil se reflétait dans ses yeux et on aurait dit qu’ils étaient parsemés de paillettes d’or. Sa longue chevelure noir corbeau était retenue par un ruban de soie blanche. On aurait presque dit une apparition tant il était beau. Mon cœur battait à tout rompre dans ma poitrine. Mais qu’est-ce qui me prenait ? Cela faisait cet effet-là d'avoir un ami ? Moi qui étais asociale, j’avais envie de lui prendre la main, de le toucher, d’être très proche de lui.
«  Tu es en retard ! m'a-t-il dit.
-    Ce n'est pas de ma faute si, toi, tu es en avance » lui répondis-je le sourire aux lèvres.

Nous avons longuement discuté en nous promenant, ce qui me permit d'en apprendre davantage sur lui. Tout comme moi, il était très solitaire et n'avait pratiquement aucun ami. Les seules personnes à qui il pouvait parler en toute confiance étaient ses domestiques et sa mère ne supportait pas de le voir discuter avec ce genre de personnes. Pour ma part, je lui ai expliqué mon ignorance de l'écriture et du calcul n’ayant jamais mis les pieds à l’école. Il me promit donc de devenir mon professeur particulier et de m’enseigner toutes les choses qui m’intéresseraient. J’étais aux anges. J’allais enfin pouvoir me cultiver un peu. Je rêvais d’apprendre à lire.
A sept heures, on entendit sonner les cloches de Notre-Dame. Philippe était déjà en retard de plus d'une heure. Ses parents étaient certainement en train de l’attendre. Nous étions si bien l'un avec l'autre que nous n'avions pas vu le temps passer. Il a insisté malgré son retard pour voir où j'habitais. Ma maison se trouvait à peine à dix minutes de marche de la cathédrale. Quand il l'a vue, il en est resté ébahi.
«  Tu habites réellement dans ce taudis ?
-    Et oui Philippe, ce n'est pas de gaieté de cœur que j'habite là. Mais bon, nous avons un toit au-dessus de la tête et nous pouvons compter les uns sur les autres. Je peux t'assurer que c'est ce qui importe le plus. C’est un tout petit endroit mais qui déborde d’amour. J’ai l’impression d’après tout ce que tu m’as dit que chez toi, c’est immense mais vide de sentiments.
-    Tu as tout à fait raison, Jori, me répondit-il avec un soupçon de mélancolie dans le regard. 

Il est ensuite reparti après avoir changé l'heure des rendez-vous. En nous voyant à deux heures, nous profiterions d’une heure supplémentaire à passer ensemble, ce qui ne gênerait nullement ses cours particuliers avec son précepteur, et pendant ce laps de temps il pourrait m’apprendre à lire. Il  m'attendrait donc tous les jours au pied de Notre-Dame. C’était le meilleur endroit pour les leçons et Philippe connaissait bien un des chanoines de la cathédrale qui rendait fréquemment visite aux comtes de Suresnes et qui nous laisserait utiliser la sacristie.

Les jours passaient et nous attendions toujours avec impatience les après-midis. Au fur et à mesure que  nous nous voyions, nous devenions plus proches. Nous étions liés comme les doigts de la main. Il avait trouvé en moi une amie à qui il pouvait tout raconter et c'était réciproque. Je lui racontais mes rêves et tout ce qui me pesait sur le cœur. Je n’avais aucun secret pour lui et il n’en avait aucun pour moi.
Tous les jours, je me dépêchais pour faire mes corvées afin de rejoindre Philippe au plus vite. Il s’habillait de manière très négligée pour passer inaperçu à mes côtés et il partait en douce de chez lui pour que ses parents ne sachent pas où il allait. J'avais droit à deux heures de cours. Nous nous installions dans la sacristie de Notre-Dame et nous travaillions en parlant tout bas car le moindre bruit de notre part se répercutait dans tout l’édifice. Philippe me fournissait tout le matériel nécessaire à mon apprentissage : plume, encre et papier. Le livre avec lequel j’apprenais à lire était un recueil des fables écrites par ce cher Monsieur de la Fontaine. Il était étonné de la vitesse à laquelle je faisais des progrès et ma capacité d’apprendre l’émerveillait. Après les cours, nous discutions de tout et de rien. Il avait toujours quelque chose d’intéressant à raconter et je l’écoutais en rêvassant quand il me parlait de la Cour de Versailles, du Roi et de toutes ces choses qui faisaient que nous vivions dans deux mondes totalement différents.

Il faut avouer que je ne mangeais pas tous les jours à ma faim, alors mon ami m'apportait de la nourriture en cachette de ses parents. Grâce à lui, je n'étais pas squelettique comme beaucoup d'enfants de mon âge et en plus, il en apportait assez pour mes frères et sœurs. Il était un peu comme mon ange gardien. Et c’est comme ça, que j’ai commencé à parler de lui à mes parents. Je ne voulais pas qu’ils pensent que je volais de la nourriture.

Deux années plus tard, nous étions vraiment devenus les meilleurs amis du monde. Nous ne nous disputions jamais et nous étions toujours d'accord l'un avec l'autre. Je lisais couramment depuis un moment grâce à lui. Parfois, il finissait mes phrases et je finissais les siennes. C’était magique la manière dont nous nous complétions. Dans mon voisinage, tout le monde connaissait Philippe. Mes parents me laissaient m'amuser avec lui même s'ils n'approuvaient pas du tout. Ils avaient peur pour moi. Ils m'ont souvent dit qu'un jour, je regretterais d'avoir fait sa connaissance car d'après eux, on ne pouvait pas faire confiance aux nobles. Un jour ou l'autre, il me laisserait tomber pour aller « jouer » avec ceux de son rang. C'était évident pour eux et ils avaient peur de la peine que je ressentirais alors tellement j’étais attachée à lui. Mais je me fichais pas mal de ce qu'ils pensaient de Philippe car j'avais trouvé l'ami dont j'avais toujours rêvé.

A 14 ans, j'étais déjà une jeune femme. Mon corps avait changé, il était plus élancé. J’avais pris quelques centimètres en hauteur et ma poitrine était devenue plus généreuse. J’étais passée de plate comme un homme à deux belles grosses pommes. J’avais apparemment des formes assez appétissantes car il n’était pas rare lorsque je me promenais de faire tourner la tête de quelques hommes.

C'est cette année-là que ma mère est morte en donnant naissance à son dixième enfant. J'aurais pu avoir une autre petite sœur si elle n'était pas morte aussi quelques heures après l'accouchement. Je me suis rendue compte à ce moment qu'il n'y avait pas de douleur plus immense que celle d'avoir perdu un être cher. Et aussi que quoi qu’il arrive, la mort est notre lot. Je n'ai pas trouvé beaucoup de réconfort auprès de ma famille. La vie devait continuer pour eux et il y avait trop à faire et à penser pour s'apitoyer sur son sort. Je n'ai jamais vraiment su parler avec les miens. J'ai toujours été bloquée face à eux. J’étais déphasée, je dormais mal et il y avait tellement de travail à abattre. Je me retrouvais seule à la tête de tout ce ménage à tenir et à diriger. J'étais d'une certaine manière devenue leur esclave, même si je faisais tout de bon cœur et même si mes petites sœurs m'aidaient comme elles le pouvaient aux tâches ménagères. A cause de cela, je voyais moins Philippe et ça me pesait énormément. Mais malgré tout, on se retrouvait toujours. Et heureusement pour moi, car il était le seul qui parvenait à me remonter le moral. Il était l’épaule sur laquelle je pouvais me reposer un peu et souffler.

Il avait beaucoup changé ces derniers temps. Je ne sais pas si c'était en bien mais le fait de me côtoyer très souvent le rendait plus franc et plus humain. Il m'a avoué qu'il adorait faire tourner sa mère en bourrique et lui répondre méchamment pour l’obliger à sortir de ses gonds. D’ailleurs pour me faire rire, il me racontait les prises de bec qu'il avait souvent avec elle dernièrement.
Les disputes de ce moment étaient basées sur le fait qu'il était devenu aux yeux de sa mère d'une insolence incroyable. Je crois que je n'étais pas étrangère à ce changement d'attitude. Ses histoires étaient parfois tellement drôles que je ne pensais plus à mes malheurs. Et quand j'avais envie de pleurer, il me prenait dans ses bras et me consolait. J’adorais ces moments d’intimité où je sentais sa chaleur au travers de sa chemise. Son parfum m’enivrait et j’aimais beaucoup quand il me caressait les cheveux. J’avais l’impression d’être la personne la plus importante au monde pour lui. Ça me faisait du bien de rêver.

A cause des prix qui ne cessaient d’augmenter (le pays avait subi des mauvaises récoltes et notamment le prix du pain avait pris des proportions incroyables), le salaire de mon père n'était plus suffisant pour couvrir ce dont nous avions besoin, alors j'ai décidé de chercher du travail. Nous avions de plus en plus de mal à nous nourrir correctement. Philippe voulait nous aider en nous donnant de l'argent mais mon père ne voulait rien savoir. Il ne voulait pas avoir une dette envers un noble sans savoir comment il aurait dû la rembourser.
Alors, je n'ai pas eu d'autre choix. J'ai parcouru toute la ville à la recherche d’un petit emploi, mais je n'ai rien trouvé. Il y avait toujours quelque chose qui ne convenait pas : soit il n’y avait pas de travail à offrir, soit on trouvait comme excuse que j’étais trop jeune et que ce n’était pas un travail pour moi ou alors on voulait que je distraie des vieux pervers. Ce n'était pas facile.

Deux mois plus tard, j'en étais toujours au même stade. Nous étions au début de l'année 1777. L'anniversaire de Philippe approchait, il allait avoir 17 ans. Ses parents, dans leur grande bonté, lui ont laissé le choix du cadeau. Il pouvait choisir ce qu'il voulait, il serait exaucé. Pendant plusieurs jours, il a réfléchi à ce dont il avait le plus besoin, mais il avait déjà tout. Il m'a même demandé mon avis, ce que je choisirais si c'était mon anniversaire. Et je lui ai répondu que la seule chose que je désirais, c'était d'avoir de l'argent pour donner une meilleure vie à ma famille.

Le 10 janvier, il arriva à notre rendez-vous avec un sourire malicieux sur les lèvres. Celui-ci s'atténua quand il vit à quel point j'avais froid. L'hiver était plutôt rigoureux et je n'étais pas emmitouflée dans mes vêtements comme lui. Il ôta son gros manteau de laine et me le mit sur les épaules. C'est vrai que ça tenait chaud par rapport à mes guenilles et il ne pouvait mal d'avoir froid avec tout ce qu'il avait encore sur le dos. J’avais l’impression de ne faire qu’une avec lui, j’étais entourée par son odeur. Je me sentais bien et en sécurité.
« Quelle est la raison de ta gaieté ? lui ai-je demandé le sourire aux lèvres en repensant à mes divagations de l’instant.
-    J'ai enfin trouvé mon cadeau idéal, Jori. Tu vas adorer» me répondit-il malicieusement.
 Je l'ai questionné pour savoir quel présent ses parents allaient lui donner mais en vain. Il refusa de me le dire.
« Je viendrai te le montrer demain » me promit-il.

Le lendemain matin, j’étais d’humeur très joyeuse à l'idée de voir Philippe et ce précieux cadeau auquel il avait l'air de tenir tant, je m’étais imaginée tous les objets possibles qui seraient susceptibles de lui plaire. En même temps, j’étais un peu déçue car j’aurais voulu moi aussi lui offrir quelque chose pour son anniversaire, ne fut-ce que pour le remercier pour tout ce qu’il avait toujours fait pour moi, sans rien demander en retour.

Vers 11h30, alors que je dressais la table pour le repas qui consistait en un merveilleux potage fait avec de l’eau et deux navets juste pour dire de donner un goût à l’eau, et quelques tranches de pain, quelqu'un frappa à la porte. Mon père ouvrit et se retrouva face à un soldat de la garde royale. Son uniforme rouge avec des dorures surmontant un pantalon blanc le faisait ressembler à une apparition sortant tout droit d’un conte de fée. Il avait un visage magnifique, serein et passif. On devinait parfaitement aux décorations et à la propreté de son uniforme qu’il appartenait à la noblesse.
« Que puis-je pour vous, Monseigneur ? lui demanda mon père d’un ton assez sec et méfiant.
-    Y a-t-il ici une jeune fille qui se prénomme Joriandre Clostaire ?
-    C'est ma fille aînée, Monsieur. Que lui voulez-vous ? demanda-t-il en me désignant du doigt.
-    J'ai reçu l'ordre de l'emmener avec moi. »



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